L’homme, dit-on, est naturellement antinaturel. La formule est à rappeler à l’adresse de tous ceux qui invoquent une quelconque nature pour se dérober à l’obligation de faire face à l’inhabituel de certaines situations. Car, en effet, s’il est une nature de l’homme et qui le distingue des animaux, c’est précisément celle qui consiste à pouvoir déjouer en lui sa propre nature, à tromper la loi en quoi elle prétend se muer, à sans cesse réaliser des conquêtes dans le territoire du possible.
C’est ainsi qu’il se hisse à la hauteur des grands événements qui l’attendent parfois sur le chemin, que ce soit dans sa vie individuelle ou dans celle qu’il partage avec ses congénères et qui constitue sa vie politique.
Mais la formule peut aussi être réquisitionnée pour mieux comprendre le passage, pour les sociétés, d’une existence prédémocratique à une existence démocratique.
Car il n’est pas naturel que l’homme voie en l’autre homme, en cet autre qui est différent de lui et dont les intérêts sont contraires aux siens, un partenaire possible dans le cadre d’un projet commun. Ce qui est bien plus naturel, c’est qu’il voie en lui un ennemi dont la réussite ne peut se réaliser qu’à ses propres dépens. Ce qui est bien plus naturel, c’est qu’il conçoive à l’inverse son propre salut dans la débâcle de cet adversaire.
L’idée qu’il puisse construire avec cet autre quelque chose, et même quelque chose de grand, en dépit des différences, voire à cause d’elles, ne peut venir à son esprit et s’emparer de lui que s’il s’arrache à la pesanteur de sa nature. Elle ne peut donc s’ériger en principe de son action que s’il s’ouvre à ce qu’il y a en lui de plus profondément naturel : ce pouvoir qu’il porte en lui de se déprendre des liens en quoi il se laisse enserrer, que ce soit par sa nature ou par sa « seconde nature ».
Certes, cela ne va pas sans initiation. À l’image du jeune comédien qui apprend sur scène à jouer des personnages étrangers à son existence propre et qui, ce faisant, révèle la vocation de l’homme à habiter le monde du possible pour mieux changer le monde que nous vivons.