Il eut été étonnant qu’après avoir neutralisé les capacités militaires du Hamas, après avoir fait de même avec le Hezbollah libanais, bref après avoir ciblé de ses attaques toutes les organisations qu’il appelle des « proxys » de l’Iran au Moyen-Orient, le duo israélo-américain n’en vienne pas à ce qui constitue la base politico-militaire de toutes ces organisations. Du reste, autant les frappes qui ont visé les installations nucléaires il y a quelques mois ont pu surprendre, autant l’attaque d’il y a trois jours était plus qu’attendue.
Les négociations entamées ne trompaient personne : elles ne visaient pas tant à aboutir à des accords qu’à tenter de donner l’apparence d’une légitimité de défense préventive à l’attaque qui allait avoir lieu. On ne négocie pas avec un pays tout en envoyant des porte-avions au large de ses côtes ou à portée de ses appareils.
En revanche, ce qui a pu surprendre, c’est que le personnage le plus éminent de la République islamique succombe dès la première action, et avec lui plusieurs figures qui incarnent le système de défense iranien. Il y a là le signe d’une vulnérabilité dont l’Iran n’a manifestement pas su se prémunir.
En réalité, c’est là que les négociations en cours ont pu jouer un rôle de diversion. Car elles ont fait croire que, si attaque il devait y avoir, elle viserait la puissance à la fois nucléaire et balistique iranienne, objet du différend dans les négociations, et non la puissance politique.
Le fait que soit visée en premier le représentant de l’Iran, son chef suprême, cela montre bien sûr que le duo en question ne s’embarrasse ni de droit international de la guerre ni de moralité. Mais cela montre aussi que l’affirmation selon laquelle il n’y a pas d’intention de faire chuter le régime est fausse. Sans doute pourrait-on dire que l’intention n’est pas de le faire chuter de manière directe, mais seulement de créer les conditions propices à sa chute. La différence entre les deux, toutefois, n’est pas de fond : elle est seulement de forme.
Mais ce choix tactique révèle une troisième chose, qui n’est pas de moindre importance. Il révèle qu’il y a une volonté de susciter du désordre dans la structure de commandement iranien, par le jeu de la concurrence entre les prétendants au pouvoir laissé vacant, à plus ou moins long terme. C’est le talon d’Achille, pense-t-on, de tous les régimes politiques qui érigent à leur sommet une figure paternelle centrale.
Une quatrième et dernière chose qu’on pourrait ajouter est que l’élimination du Guide suprême enlève à l’Iran la possibilité de lancer aux peuples musulmans un appel à la guerre sainte qui constituerait une extension illimitée – et très redoutée - de la scène du conflit. Car c’est le personnage de l’Ayatollah qui jouit de l’autorité morale pour lancer un pareil appel : tout autre personnage, moins connu du grand public, s’en trouve assez dépourvu.
Le fait, d’ailleurs, que l’Iran ait choisi de répliquer à l’offensive israélo-américaine en concentrant ses attaques sur des pays arabes abritant des bases militaires américaines montre que l’option de l’extension territoriale du conflit a été une carte forte préparée de longue date. Le but étant de susciter des élans de solidarité populaire qui se tournent contre les pays coupables de complicité, même passive, avec les agresseurs, et en particulier les pays arabes du Golfe. L’élimination du Guide Suprême enlève à ces élans l’élément déclencheur qui leur conférerait une dimension officielle et sacrée.
C’est donc avec l’intention de prévenir tout appel à la guerre sainte que, selon toute vraisemblance, a été fait le choix de l’élimination physique de l'Ayatollah Ali Khamenei.