« Le destin du monde au cœur de chaque homme »

Une des facettes déroutantes de la pensée de Leibniz, c’est cette idée que chaque monade que nous sommes renferme en elle-même l’entièreté de l’univers. Il y a, nous dit le penseur allemand, un destin individuel dont notre existence déroule le fil depuis l’instant de notre naissance jusqu’à celui de notre mort. Or, pour que le destin de l’un, avec tous les événements qu’il comporte, n’entre pas en contradiction avec le destin de l’autre, il est nécessaire de concevoir un système à l’intérieur duquel se trouve assurée l’harmonie universelle entre les destins individuels : une mise en accord. Une façon d’articuler les événements de telle sorte que, par exemple, s’il est écrit dans la « raison séminale » de la monade que je suis que tel jour, à telle heure précise, je me heurterai au détour d’une rue à telle autre monade, le même événement doit se trouver inscrit au cœur de cette dernière, avec la même infinie précision, comme deux pièces qui s’emboîtent parfaitement.

Mais, au-delà de cette exigence de cohérence dans l’accomplissement des événements, se trouve affirmé ce principe selon lequel chaque monade ne porte son propre destin que dans le vaste cadre du destin du monde : ce meilleur des mondes possibles auquel il nous est d’ailleurs donné tous de reprendre à notre compte le choix divin du meilleur (mais à la réalisation duquel nous ne cessons pas de prendre part quand nous agissons contre l’esprit de ce choix, en nous livrant au mal. Auquel cas cependant, c’est à notre insu et à notre corps défendant).

Avoir en soi, comme un plan confus au fond de sa conscience, le destin du monde, c’est donc une pierre dans l’édifice de la philosophie de Leibniz, et une pierre d’angle. Mais c’est sans doute aussi une intuition qu’on pourrait retrouver dans d’autres pensées, depuis les époques les plus reculées et à travers la multitude des civilisations humaines.

Et c’est encore ce qui explique que l’homme, tout en cultivant son jardin avec soin, loin du monde et de ses affairements, peut quand même avoir le sentiment qu’il concourt à l’accomplissement des desseins du monde. Pas moins en tout cas que ceux qui occupent bruyamment les devants de la scène.

Ces considérations ne sont pas un appel au désengagement de la chose politique. Elles sont plutôt un rappel qu’il y a différentes formes d’engagement, et que faire régner la paix dans l’espace modeste de son microcosme en fait partie, même si c’est loin des regards et du tumulte médiatique.

L'essentiel étant, dirait peut-être Leibniz, qu'au bout du chemin de notre vie d'ici-bas, notre destin individuel ne prenne fin que pour mieux laisser place à un destin plus vaste auquel notre âme aura été initiée au fil de ses épreuves terrestres et qu'elle se sera rendu capable de s'approprier comme on s'approprie une pensée confuse à force d'assiduité.

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