Entre l’Iran et le tandem formé par les Etats-Unis et Israël, les armes se sont tues, mais la guerre n’est pas finie pour autant. Le conflit peut reprendre à tout instant dans sa forme violente, outre le fait que la situation actuelle dans le Détroit d’Ormuz correspond elle-même à un bras de fer où chacun cherche à faire plier l’autre par le biais de l’économie en interdisant le libre passage des navires.
À vrai dire, il n’est pas du tout sûr que la guerre puisse connaître une véritable fin tant que les Gardiens de la Révolution demeurent aux commandes en Iran. Tout ce qu’on peut espérer, ce sont des trêves plus ou moins longues. Pourquoi ? Parce que cette guerre a créé les conditions d’une aggravation de la menace que représente le régime iranien sur les intérêts occidentaux. Si hier l’Iran a pu être perçu comme un pays hostile capable de constituer dans l’avenir un danger sérieux, ce scénario ne peut que prendre une tournure encore plus inquiétante après qu’il eut subi l’agression qu’il a subie. L’exigence de se doter d’armes dissuasives ne pourra qu’être plus impérieuse afin de se prémunir demain contre de nouvelles attaques. Or c’est précisément ce qui accroîtra le niveau de la menace du point de vue de l’autre camp, et par conséquent le besoin de l’anéantir.
On peut considérer aujourd’hui que la trêve en cours est le signe d’un certain équilibre des forces entre les belligérants. Mais la question de l’issue finale de la guerre demeure posée, et avec elle la question de ce qui est à craindre et de ce qui est à souhaiter de cette issue. Or, justement, qu’est-ce qui est à craindre ? En premier lieu, une défaite de l’Iran. Pour autant du moins qu’elle serait synonyme de la mise en place à Téhéran d’un pouvoir soumis aux ordres des vainqueurs. Pareille défaite serait perçue dans la région, et au-delà, comme le triomphe de l’arrogance israélo-américaine et susciterait un peu partout des vocations revanchardes plus ou moins incontrôlées.
Mais une victoire de l’Iran n’est pas beaucoup moins à craindre, même si elle est de nature à contenter beaucoup d’entre nous. Elle n’est pas moins à craindre parce qu’elle risque de conforter l’Iran dans ses ambitions d’expansion de sa révolution. Jusqu’à présent, l’Iran pouvait compter sur certains relais dans la région du Moyen-Orient qui partageaient avec lui l’héritage d’une même tradition religieuse, à savoir l’islam chiite. Demain, ce vainqueur du couple américano-israélien pourra compter sur de nouveaux relais dans les terres de l’islam sunnite. Demain, son pouvoir de polarisation des sympathies aura franchi allègrement les frontières confessionnelles au sein du monde musulman pour aller susciter des alliances dans les profondeurs du monde sunnite.
La révolution iranienne ne pose pas problème tant qu’elle se contente de contenir l’hégémonie de l’Occident ou de la contester : au contraire. En revanche, elle est à craindre dès lors qu’elle révèle le contenu du projet politique dont elle est porteuse. Car quel est ce contenu ? C’est en gros un islam réduit à sa dimension militante, voire militaire, comme arme idéologique face à l’Occident et ses valeurs, et c’est d’autre part une société dont on conçoit la bonne santé et le salut dans sa façon de s’en tenir aux « contre-valeurs » de l’islam, pour ainsi dire. Or une société lestée par un tel projet ne saurait ni s’épanouir ni s’engager dans des relations fécondes avec les autres. Disant cela, on a bien conscience de passer pour être les colporteurs d’un discours de discrédit en ce qui concerne l’Iran. Mais on a conscience aussi que ceux aux yeux de qui on passe pour être de tels colporteurs sont généralement des gens qui se laissent eux-mêmes abuser par une certaine politique de dissimulation pratiquée par le régime iranien. Car ce régime n’affiche pas ses ambitions. Il a cette habileté qui lui fait préférer la séduction des esprits à travers deux actions distinctes : une première qui consiste à présenter comme injustes et vaines les critiques selon lesquelles le pays avancerait à reculons dans la modernité. D’où un effort marqué de modernisme dans son organisation, à travers l’implication aussi de la femme dans la vie économique et sociale, dans le développement de ses compétences technologiques…, mais cela sans jamais en arriver sur ce terrain à laisser par exemple s’exprimer une opposition politique qui pourrait remettre en question le bien-fondé de la ligne révolutionnaire. La vitrine moderniste a ses limites ! Une fois qu’on a fait taire les critiques sur le thème de la modernité, il s’agit de se présenter au peuple de l’islam comme le vrai défenseur de sa religion et le vrai défenseur de ses lieux saints. C’est la deuxième action de séduction. De ce point de vue, le drame palestinien devient paradoxalement une aubaine pour avancer ses pions révolutionnaires sur l’échiquier du monde arabe. En se portant au secours des peuples musulmans meurtris, c’est la révolution iranienne qui étend subrepticement son aire de présence et, par-là, de domination sur les esprits. En faisant de la libération de Jérusalem sa cause sacrée, c’est d’abord le cœur de tout musulman que la révolution iranienne cherche à conquérir. Mais sans le dire, et toujours au nom de la défense de l’islam.
Il est évident que, tant qu’on n’a pas aperçu la logique secrète par laquelle cette révolution entend opérer son œuvre d’expansion, on aura tendance à accueillir avec méfiance toute critique adressée à l’Iran et à son régime politique. Et on aura également du mal à comprendre pourquoi une victoire iranienne n’est pas non plus une chose à souhaiter. Mais cette difficulté à accepter l’idée ne prouvera qu’une chose : que le charme par lequel le pouvoir iranien cherche à faire avancer sa révolution sans jamais susciter d’inquiétude ni même d’interrogations est un charme décidément efficace.
Ni défaite donc, ni victoire : les deux sont à craindre en ce qui concerne l’Iran. Mais que peut-on souhaiter alors ? Ce qu’on peut souhaiter, c’est que, à la faveur de l’indécision de la guerre, et dans le souci de se donner une meilleure image à l’extérieur et une assise plus solide à l’intérieur, le pouvoir iranien en vienne à faire des compromis qui, de proche en proche, engagent le pays dans une autre aventure politique. Cela arrive lorsque des perspectives nouvelles se présentent qui servent de sauf-conduit à la guerre. Cela arrive lorsque ce qui était perçu comme de simples concessions pour durer ou pour supporter le poids du conflit se révèle être une porte ouverte en vue d’autres formes d’action : des formes d’action qui ne cherchent plus à lutter contre une domination par une contre-domination. Des formes d’actions qui cherchent plutôt à dégager des issues pour tous et qui savent reconnaître dans ces issues ce qu’il y a de plus noblement révolutionnaire. Des formes d’actions qui se découvrent être des offensives de paix capables de mettre le camp adverse face à la vérité crue de ses menées belliqueuses et de son impuissance à agir en acteurs de paix.