Konrad Lorenz est l'auteur d'un livre intitulé L'Agression. Il a marqué son temps il y a déjà une soixantaine d'années. Sa théorie s'inspire de l'observation du comportement animal et propose, à partir de là, une explication de l'agressivité humaine. À vrai dire, il était dans l'air du temps à cette époque de faire de tels rapprochements entre animaux et humains. On connaît peut-être cette expérience faite sur des souris qu'on avait enfermées dans une cage et auxquelles on délivrait par moment une décharge électrique. Leur réaction était de s'en prendre immédiatement à leurs voisines les plus proches, auxquelles elles imputaient la cause de leur douleur.
À vrai dire, je me suis longtemps méfié de ce que je considérais comme une simplification des choses dans l'appréhension du phénomène de la violence chez les humains. Les animaux ne sont pas capables d'ériger des principes - comme celui de justice - pour asseoir l'action violente qu'ils engagent. C'est vrai et c'est loin d'être un détail. Mais cette nuance ou cette différence n'enlève pas complètement sa pertinence au rapprochement entre l'agressivité animale et l'agressivité humaine.
L'homme est capable, dès lors qu'il a mal, de s'en prendre à quiconque se trouve non loin de lui et à qui il peut attribuer la responsabilité de ses souffrances. C'est le fameux thème du "bouc-émissaire", autour duquel un autre auteur, René Girard, a écrit un livre qui a également fait date à peu près à la même époque.
Le bouc-émissaire, c'est, dans les sociétés anciennes, celui qui avait la triste charge d'accumuler sur sa tête tous les motifs de ressentiment de ses congénères. De telle sorte que la violence pouvait être canalisée et ne pas atteindre la société dans son ensemble.
En dehors du cadre anthropologique qui était celui de ce second auteur, on voit bien que la pratique qui consiste à décharger sur un autre le poids d'une souffrance subie est quelque chose d'inscrit dans notre passé le plus lointain. Or, de ce point de vue, la question n'est pas de savoir si cet autre porte vraiment la responsabilité de la souffrance qu'on éprouve. Il est seulement de savoir si le transfert est possible. Si la personne, ou le groupe de personnes, est assez proche et si l'opération de décharge, forcément douloureuse pour celui qui la reçoit, n'induit pas un coût élevé, ne fait pas craindre une réaction trop importante de sa part.
Une des illustrations les plus régulières de ce phénomène, nous l'avons à travers les conduites xénophobes. Mais cet exemple nous apprend encore quelque chose, à savoir que, à la différence de l'animal, l'homme a besoin de légitimer son action, de donner de bonnes raisons de s'en prendre à son bouc-émissaire. Donc de produire un discours par lequel il tend à mettre la justice de son côté.
C'est ici que se joue en cette affaire ce qu'il y a de plus dangereux pour nous tous. Car que certains subissent injustement la violence de leurs congénères, ils peuvent s'en remettre et apprendre à se défendre. Mais que la justice elle-même, par l'usage qui est fait d'elle, se trouve polluée, pervertie dans son sens, cela a des conséquences incommensurables sur la sociabilité elle-même : sur notre pouvoir de bien vivre ensemble.
Dans leur sagesse, les sociétés anciennes se gardaient de donner à la violence qu'elles infligeaient au bouc-émissaire les apparences de la justice. Elles sentaient qu'il était malsain de s'engager sur cette voie. Ce n'est malheureusement pas le cas de nos sociétés d'aujourd'hui.