Tribalisation de la société et instincts grégaires

N'est-ce pas que, de la même manière qu'on porte sa famille comme on porte un vêtement, et qu'il y a en cette matière une sorte de savoir-faire, un don d’élégance et de grâce qui est présent chez les uns et pas chez les autres, on porte pareillement son pays, avec ce que son histoire peut comporter de drames, de triomphes comme d'invasions et de dominations subies, d'affirmations d'une certaine identité ethnique comme de bouleversements démographiques à partir d'autres horizons ?

Je le crois en tout cas. Et je crois qu'il ne s'agit pas seulement d’élégance, mais de dignité. Il manque quelque chose à ceux qui ne savent pas porter leur pays : le représenter dans leur manière de se tenir face à soi et face à autrui. Ce quelque chose est ce qui donne à la personne une sorte de colonne vertébrale, de telle sorte que, se tenant devant eux, l’étranger se trouve devant une forme qui en impose par sa hauteur... Et il me semble parfois que c'est parce que nous manquons de cette colonne vertébrale que l'expérience démocratique qui s'est offerte à nous il y a quelques années nous a échappé des mains. Car elle nous fait bel et bien défaut.

Le patriotisme et ses tendances xénophobes n'en tient pas lieu : il n'en est qu'une mauvaise copie, une triste réplique. Le fait que beaucoup s’en contentent ne fait que confirmer l’état d’inconsistance invertébrée dans lequel nous sommes, et notre incapacité à bien porter notre pays.

C’est de handicap que nous sommes porteurs à vrai dire. Et ce handicap, quelle que soit la part qu’y prend une mauvaise volonté, a des racines dans le passé qu’il est bon de retracer si on veut en comprendre les effets… Pourquoi, diriez-vous, l’évocation d’un épisode historique tel que le pouvoir des Vandales continue-t-il par exemple de provoquer chez la plupart d’entre nous, sinon l’incrédulité de l’ignorance, du moins l’apathie de l’indifférence ?

Certes, les Vandales venaient de loin et leur présence parmi nous, sous la forme de familles régnantes, n’a pas dépassé le siècle. Mais c’est quand même à l’occasion de cette présence que Carthage a repris son ancien rôle de puissance régionale sur une grande partie de la Méditerranée. C’est donc à la faveur de cette présence vandale que le pays a retrouvé une envergure géopolitique qui faisait de lui un acteur de premier ordre sur la scène du monde. On m’objectera peut-être que la Carthage punique recueille de notre part un peu plus d’attention. Mais c’est rarement le fait d’une saine curiosité et d’un désir de s’approprier une part d’héritage. Ce que nous savons de Carthage, c’est beaucoup plus par les autres que nous l’avons appris. Et plutôt que de reprendre le flambeau dans le but d’élargir les connaissances et de s’en donner l’initiative principale, nous en avons fait un symbole commode au service d’une rhétorique d’opposition à l’hégémonie occidentale… Bref, nous nous sommes contentés de « consommer » Carthage !

Je n’invente rien, du reste, en évoquant cette difficulté du Tunisien à assumer le passé préislamique de son pays. Pointer du doigt une certaine théologie qui aurait conditionné les esprits en leur inculquant l’idée que tout ce qui est venu avant l’islam est à mettre sous la rubrique « jâhiliyya », et donc à écarter du patrimoine commun de notre legs historique, cela ne serait pas beaucoup plus original. Mais cela demeure un rappel nécessaire. Y compris pour que les générations futures qui voudraient reprendre à leur compte l’expérience démocratique de l’islam n’oublient pas d’engager aussi l’islam sur la voie d’une révision de ses conduites en matière d’approche de l’histoire des nations en général, et d’histoire de notre nation en particulier.

Pour le bien de la vérité, pour le bien de la santé intellectuelle, pour le bien d’une ouverture des esprits sur le monde et ses différences et… pour le bien de cette colonne vertébrale qui appelle à se redresser dignement dans nos corps de citoyens jaloux de leur pays et de son passé.

Mais la théologie musulmane, qui a adopté durant des siècles une stratégie défensive aux effets néfastes, n’est pas seule à mériter d’être convoquée au banc des accusés. Elle-même n’a fait peut-être que se conformer à une politique mal inspirée dont on a l’occasion aujourd’hui de contempler les errements : cette sorte de tribalisation de la société qui favorise en elle le repli sur soi et le développement de ses instincts grégaires. C’est elle qui, hier comme aujourd’hui, crée ce désert d’ignorance au sujet de son propre passé. C’est elle qui enlève à la racine toute possibilité de porter son pays comme on porte un beau vêtement, fût-il chamarré des diverses couleurs de nos lointaines provenances.

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