Tunisie : Une élite morcelée, désorganisée et largement mobilisée en vue de se mener la guerre à elle-même.

Un des drames de ce pays et dont la source remonte aux années post-indépendance, c'est d'avoir misé dans sa politique d'éducation sur l'acquisition par les jeunes générations de compétences essentiellement scientifiques et techniques.

Le propos était de mettre tout ce monde au service du développement effectif du pays, loin des rêvasseries plus ou moins dangereuses auxquelles pourraient s'adonner des têtes trop nourries de culture ancienne. Or le résultat aujourd'hui est que, au fil des ans, les jeunes formés dans nos écoles au prix de tant de sacrifices sont presque tous attirés par les perspectives professionnelles que leur offre l'étranger. Il est vrai que ces offres sont souvent alléchantes, mais ce qui est encore plus vrai, c'est que l'idée de s'installer et de travailler dans son propre pays est devenu, et depuis longtemps, synonyme de disgrâce.

Cette situation, dont le risque était assez probable, n'était pourtant pas fatale. Il y avait des parades à prévoir. Et parmi ces parades, la formation, aux côtés des compétences scientifiques et techniques, de compétences intellectuelles capables de reprendre à leur compte le projet d'émancipation globale du pays. Ce qui engageait la mise en place de formations de qualité dans des disciplines telles que l'histoire, le droit, la politique, la sociologie et la philosophie, en veillant à ne pas laisser ces formations s'encombrer de tous les indécis et de tous les recalés des autres disciplines.

Cette parade n'a pas été conçue. À telle enseigne que la seule élite dont le pays ait disposé est une élite elle-même issue des disciplines scientifiques et qui, en tant que telle, n'a pas l'aptitude de repenser et de donner au projet politique du pays un souffle nouveau.

Bien sûr, comme chacun sait, la Tunisie compte plusieurs institutions universitaires en lesquelles les compétences en question sont enseignées. Il n'est pas question de nier que s'y trouvent des enseignants de qualité, ni de contester que des étudiants en sortent avec des capacités plus ou moins remarquables. Le problème est que, dès le départ, la mission de ces gens ne dépasse pas celle qui consiste à accompagner un processus de développement posé d'avance. Il y a, pour ainsi dire, une marginalisation organisée de cette catégorie de compétences.

C'est précisément cette marginalisation qui a amené le paysage intellectuel que l'on connait si bien chez nous et qui se caractérise par l'existence, d'un côté, de profils qui mènent leur carrière professionnelle dans une sorte de repli individuel et de docilité politique et, d'un autre côté, de profils militants qui, soit qu'ils soutiennent le pouvoir en place en devenant sa garde idéologique rapprochée, soit qu'ils le combattent au nom d'autres références idéologiques, ne sont de toutes façons pas appelés à jouer un quelconque rôle actif dans la définition des objectifs et dans la conception des stratégies de développement…

S'il est encore permis de parler d'élite à propos de ces gens, alors il faudrait préciser qu'il s'agit d'une élite morcelée, désorganisée et largement mobilisée en vue de se mener la guerre à elle-même.

Il appartenait pourtant à cette élite-là de faire en sorte que les compétences scientifiques et techniques trouvent à la fois le cadre propice et un horizon de sens qui leur permette d'envisager la possibilité de travailler dans leur propre pays, non comme un pis-aller, mais comme une aventure exaltante.

Aujourd'hui, au nom d'un processus qui prétend corriger la révolution, on assiste à une politique de radicalisation de cette politique de marginalisation des compétences intellectuelles. C'est paradoxalement son mérite que de rendre à la fois flagrante et intenable un ancien choix qui date de l'époque bourguibienne et qui portait en lui, dès le commencement, les germes de l'échec.

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