Il est de plus en plus fréquent d'entendre, de la bouche même des croyants, que ce qu'il faut entendre par le mot enfer, dans la mesure où la chose existe vraiment, ne correspond pas exactement à la représentation commune qu'on en a. L'idée étant que le scénario d'un feu qui dévorerait sans fin ni rémission ceux d'entre nous qui auraient été damnés ne saurait s'accorder à l’image d'un Dieu essentiellement bon, et qu'elle est très probablement le fait d’une ancienne conception prêtant au Créateur des conduites qui appartiennent à l’homme, à savoir celle de la colère vengeresse.
On parle, dans un langage savant, d’anthropomorphisme. Pour étayer leur position, ils ajoutent généralement que les mots qui figurent dans le texte sacré pour évoquer l’enfer relèvent en quelque sorte de l’allégorie. En ce sens qu’ils chercheraient à nous rendre sensible une souffrance de l’âme après la mort en recourant à des images tirées de notre vie ici-bas et qui renvoient pourtant à une expérience différente.
A quoi il n’est pas rare que d’autres croyants adoptent contre cela une position plus classique, faisant valoir que le texte a été assez clair dans sa description et que, à moins d’en contester l’autorité en tant que fruit d’une dictée divine, il est nécessaire d’accepter ce qu’il nous dit sans chercher à en diluer la substance dans de libres considérations intellectuelles, voire dans des élucubrations dont le diable pourrait bien être le secret inspirateur.
Quant à l’argument de la bonté divine, on peut aisément imaginer qu’ils lui trouveraient une objection qui ressemblerait à la suivante, à savoir qu’en Dieu ce qui nous paraît inconciliable se concilie, et que là où nous voyons une impossibilité pour la bonté de s’accorder avec la colère, et avec la colère la plus sévère, en Dieu cela ne vaut pas : l’impossibilité devient réalité.
Sans chercher à s’inscrire dans ce conflit d’interprétation, on peut rappeler que le thème de l’enfer a fait l’objet de descriptions, aussi bien avant l’islam qu’après sa venue. On en a un bon exemple avec Platon et, avant lui, avec Homère. Or ce qui parait assez intéressant à relever, c’est la manière dont les auteurs établissent un lien avec le drame intérieur dont l’homme peut se rendre prisonnier au cours de son existence terrestre et, d’un autre côté, la vie de souffrances qui peut attendre l’homme par-delà sa mort.
Certains drames, comme ceux qui habitent l’âme du tyran selon Platon, donnent lieu à un séjour en enfer qui est sans cesse renouvelé, sans possibilité de connaitre un terme. Telle est en effet, pour le philosophe athénien, l’âme tyrannique : une âme dont la méchanceté n’est que l’envers de son impuissance à se venir en aide, une âme prise au piège de son illusion de trouver son salut dans la domination qu’elle exerce sur autrui, une âme qui ne cesse enfin de désapprendre ce que c’est vraiment que son propre salut.
Une autre image, que l’on trouve cette fois dans le Coran, est celle qui présente le damné comme le combustible du feu qui le dévore en même temps… Et qui suggère que le feu de l’enfer n’est pas tant un feu qui préexiste au châtiment, que la puissance de destruction à laquelle le damné se soumet alors qu’il en est lui-même le producteur. Il est ainsi à la fois le bois du bûcher et ce qui se laisse dévorer par les flammes. N’y a-t-il pas là une façon de dire ce qui se joue dans l’âme dès lors qu’elle s’est laissé emprisonner dans le mal ?
Bref, en attendant que les querelles théologiques sur l’enfer connaissent un quelconque dénouement, il est toujours possible d’aller chercher dans les récits qui nous parlent de l’enfer une certaine vision de l’expérience humaine de la chute et de la souffrance qui en résulte.