Le récent passage du pape en France a marqué les esprits par l'importance des foules qui se sont rassemblées. On ne s'attendait pas à pareille mobilisation au pays de Voltaire. Au pays de la Révolution de 1789 qui a vu de nombreux hommes d'Église être passés par les armes. Au pays enfin où le sentiment antireligieux en général et antichrétien en particulier constitue la marque de fabrique, pour ainsi dire, de l'intellectuel, et pas seulement de l'intellectuel. Le Français aime "bouffer du curé", comme on dit là-bas.
Mais ça, c'est un peu l'image stéréotypée. Elle persiste dans les esprits, mais vu de loin. Car les choses ont changé, en douceur et à l'abri des projecteurs. Les messes du dimanche restent assez peu fréquentées, selon ce qu'on rapporte. Dans le même temps, ce sont les promesses de lendemains meilleurs qui ne font plus rêver. J'entends ces lendemains meilleurs par la seule vertu du génie scientifique et technique de l'homme.
Le vide laissé dans les âmes par ce type de promesses a eu le temps de s'ouvrir à sa propre béance. Derrière le rideau de la vie publique et de son actualité quotidienne, il y a ce lent travail de conscience qui amène à prendre acte de la réalité, et donc de la profondeur, du vide. Travail de méditation solitaire, mais qui se prête au partage, y compris parmi les esprits forts, les moins disposés à s'abandonner à quelque forme que ce soit de croyance.
Du reste, le peuple français n'est pas seul en pareille situation : le monde en lequel nous vivons et dont les médias nous apportent chaque jour les nouvelles est un monde qui ne nous fait plus rêver : nous tous. Le progrès, nous en sommes lassés. On sait que s'il est utile par bien des côtés, il ne manque pas de provoquer des dépendances, des addictions et, par conséquent, une forme de rétrécissement de notre liberté. Bref, il ne nous nourrit pas en ce que nous avons en nous-mêmes de plus précieux.
Peut-être ce peuple de France, par sa plus longue ancienneté dans l'expérience du progrès, a-t-il pu avant d'autres parvenir également au point où l'on éprouve le caractère illusoire des promesses miroitées. Peut-être aussi son engagement passé dans les luttes au service de ces paradis terrestres de la fin de l'Histoire, ceux aussi bien du socialisme que du libéralisme, l'ont-ils poussé à amorcer plus tôt que d'autres ce virage qui est à la fois celui de la déception et celui de la soif désormais reconnue et proclamée d'autre chose, et d’un autre horizon... Peut-être enfin, comme dit un philosophe français (J-L. Marion), que c'est l'athéisme qui a cessé d'être dans l'air du temps, ou plus exactement qui est devenu « obsolète », et que cette idée a fait son chemin.
Mais le retour de la ferveur chrétienne en France peut avoir une autre explication, qui renvoie, elle, à la nature du discours de l’Église. Au fait en particulier que ce discours prenne le contrepied de la rhétorique identitaire, en insistant sur l’obligation du chrétien envers l’autre homme, dans sa diversité et quelle que soit son origine ou sa religion. A ce propos, les observateurs attentifs de la visite papale en France n’auront pas manqué de noter que l’État français s’est beaucoup impliqué dans l’organisation de l’événement. Le président Macron n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai : dès son premier mandat, il a donné le ton d’un rapprochement entre l’État et l’Église. Mais avec cette visite de Léon XIV, les choses ont pris une proportion nouvelle. On cherche d’une part à réparer les blessures du passé, comme pour rétablir l’ancien statut de la France de « fille aînée de l’Église », et on en profite d’autre part pour couper l’herbe sous le pied d’une extrême droite qui espère exploiter les sentiments chrétiens pour grossir ses rangs et renforcer ses chances de succès aux prochaines élections.
La démarche n’a rien de nouveau de la part d’un parti nationaliste européen. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est que l’Église décide d’investir le terrain de l’espace public pour rappeler à la fois aux fidèles et aux citoyens que son message ne s’accorde pas avec les desseins politiques d’un parti comme le Rassemblement National.
On a donc affaire à une réconciliation entre l’État français et l’Église : réconciliation qui veut se donner les attributs de l’officiel et du cérémoniel et, dans le même mouvement, on confère à cette réconciliation un sens qui rappelle justement que le vrai christianisme n’est pas celui auquel fait référence l’extrême droite. Ce qui est une manière de confisquer à cette dernière le christianisme dont elle veut faire usage pour les besoins de ses ambitions électorales et pour consacrer une vision de la France dont sa diversité aurait été évacuée.
Il s’agit donc d’une Église qui aurait renoncé à faire triompher sa vérité sur celle des autres, dans un esprit désuet de concurrence interreligieuse, mais il s’agit aussi d’une Église qui entend sortir de sa réserve et peser sur la scène publique afin de faire entendre son vrai message.
En résumé, dans ce qu’il a de surprenant, l’événement que nous a offert le voyage du pape en France est, de notre point de vue, la résultante premièrement d’une expérience du vide qui traverse la société française et qui se traduit par l’attente d’autre chose que de ce dont elle se trouve gavée par les exploits techniques de la modernité, par une nourriture qui n'est plus seulement terrestre mais céleste et, deuxièmement, d’une décision de l’Église d’investir l’espace public, de sortir de sa discrétion habituelle pour se rendre plus audible à tous et, ce faisant, de proposer un discours qui rejette la discrimination et qui appelle au contraire à l'unité.
Nous ne sommes pas devant une simple manœuvre dont le but serait de contenir une tendance politique en France qui menace les équilibres de ce pays : ce à quoi on a assisté est en train de bouleverser la donne de tout l'échiquier politique... Et nous lance un défi, à nous qui sommes de l’autre côté de la Méditerranée et qui baignons dans les eaux d’une autre religion.