Beaucoup s'interrogent : pourquoi, au vu des calamités que nous vivons, la colère de la rue ne parvient-elle pas à prendre plus d'ampleur ? Le Tunisien est-il si fataliste que, même touché dans ses besoins élémentaires - l'eau -, il n'éprouve pas la nécessité de mêler sa voix à celle des protestataires ? Est-il si indifférent au sort de ses concitoyens que l'écho des atteintes quotidiennes au principe d'humanité et de justice ne suscite en lui que cette manière de regarder ailleurs ? Est-il enfin à ce point étranger au projet démocratique que l'action soutenue de sa destruction ne provoque chez lui aucune révolte, aucun sentiment de dommage ?
On pourrait répondre par l'affirmative à ces trois questions sans trop courir le risque d'être dans l'erreur. Cependant, on aurait dit la moitié de la vérité. L'autre moitié restant dans l'ombre. Mais quelle est cette autre moitié de la vérité ? Mon avis sur la question est que le peu d'entrain du Tunisien à aller grossir les rangs des manifestants vient de ce que le geste qui consiste à aller protester contre le pouvoir est un geste qui ne fait pas partie de son ADN culturel.
Le Tunisien se laisse mouvoir quand se trouve en cause quelque chose qui relève de sa sphère de sacré (sa religion, sa patrie, sa région, sa famille…) : un sacré qui enflamme cette sorte d'orgueil collectif face à un ennemi qui est dans le rôle du sacrilège. Alors, il se fond dans la foule et réclame vengeance.
Mais, dès lors que l'affaire touche à des principes qui engagent la raison, ou qui engagent sa personne en tant qu’être de raison capable de juger individuellement et en conscience de ce qui est bien et de ce qui est mal, alors il est dans l’embarras : il ne sait pas faire. C’est chez lui comme un muscle qui a été trop longtemps ankylosé et qui ne parvient plus à répondre, même quand la situation exigerait pourtant qu’il le fasse.
L’autre moitié de la vérité, par conséquent, c’est qu’il y a une difficulté à s’approprier l’action de protester. Mais ce n’est pas tout : cette difficulté est elle-même cause que, face à l’injustice, notre concitoyen préfère basculer dans l’insensibilité plutôt que de reconnaître son handicap. Autrement dit, l’indifférence qu’il affiche, et cet air goguenard et parfois carrément méchant qui en fait un être si peu sympathique, ne sont pas tant une caractéristique de sa psychologie qu’une attitude destinée à se donner de la prestance à bon compte pour mieux dissimuler une forme d’impuissance.
Il ne suffit donc pas de multiplier devant le Tunisien les exemples des actions iniques imputables au pouvoir en place pour l’amener à se mobiliser : il faut encore l’aider à surmonter cette difficulté intérieure à s’indigner et à faire entendre sa voix à propos de ces atteintes qui touchent à l’homme en tant qu’homme, de ces atteintes dirigées contre le beau et le bien mais qui n’énervent pas son sens du sacré en tant qu’individu qui place son identité dans un clan.
Or pour que pareil soutien advienne, il faudrait au préalable que soit fait le constat de l’impuissance. Voilà pourtant ce qui est loin d’être réalisé. Pas seulement parce que c’est contraire aux exigences psychologiques d’un certain narcissisme, d’une certaine image de soi réconfortante, mais parce que notre cher concitoyen est continuellement sollicité à s’indigner, et cela par celui-là même qui devrait être la cible de sa colère. C’est en effet ce pouvoir, en la personne du Président de la République, qui est devenu le chef d’orchestre de cette forme ancienne et arriérée de l’indignation : celle dont nous disons qu’elle puise dans la sphère du sacré.
Plus le Tunisien est porté à exprimer sa colère, même contre le pouvoir, plus grand est le risque qu’il retombe finalement dans la version mauvaise de l’indignation, qui est précisément celle dont le tyran actuel représente le porte-voix.
Il suffit de recenser les termes utilisés dans son discours comme par exemple « traitre », "perfide", avec leurs variantes nombreuses et imagées telles qu’elles peuvent exister dans la langue arabe, pour s’aviser que nous avons affaire à un pouvoir qui a confisqué le langage de l’indignation. Quoi qu’il fasse, quels que soient les débordements qu’il se permet, c’est lui qui conduit la musique en matière d’indignation. Et cela pour cette raison, disions-nous, que le Tunisien ne sait pas s’indigner en tant que citoyen, ne sait pas s’indigner en dehors du cadre qui fait de lui une créature tributaire d’un clan.
Il est pareil à une bête qu’on maltraite et qui ne peut s’empêcher de mordre celui qui vient pourtant à son secours, avec en prime le sentiment du devoir accompli, précisément parce que celui qui la maltraite sait user habilement de ses habitudes de défense pour les tourner contre autre que soi, et pourquoi pas contre celui qui lui servirait pourtant de recours…
Tant que le subterfuge continuera d’échapper à l’attention de notre pauvre concitoyen, on peut craindre que le mal continuera à sévir en ce pays sans espoir d’embellie. Et les marches pour protester contre la laideur et l'injustice resteront modestes…