L’argument utilisé par certains pour écarter l’hypothèse d’une alliance avec des acteurs politiques liés à la mouvance islamiste consiste le plus souvent à faire valoir que les partis islamistes pactisent naturellement avec le terrorisme. Ce serait, pour ainsi dire, dans leur ADN. J’ai toujours pensé que cette idée avait quelque chose d’artificiel et de forcé. Non que les islamistes n’aient jamais eu affaire au terrorisme. Non qu’ils n’aient jamais songé à en faire un moyen en vue d’accéder au pouvoir. Mais il faudrait quand même rappeler certaines vérités historiques à ce propos : la tentation du terrorisme comme moyen d’action politique les a précédés. On la retrouve en Europe et en Russie, dès le 19e siècle, dans des mouvements qui se revendiquent de l’anarchisme et du communisme. Il fut d’ailleurs un temps, dans les années 60 et 70 du siècle dernier, où le mot terrorisme faisait immédiatement penser à certains groupes de la gauche extrême, tels que les Brigades Rouges, et pas du tout aux mouvements islamistes.
Or on note que, la pensée de gauche ayant évolué depuis et s’étant nettement démarquée de ces pratiques violentes, personne n’a songé à lui faire endosser la responsabilité des actions terroristes passées ni à l’accuser de nourrir des velléités d’y faire retour si les conditions le permettaient.
En revanche, ce qu’on observe chez nous, c’est une volonté farouche d’enfermer l’islamisme dans le terrorisme. Et au besoin de lui attribuer des entreprises terroristes à l’origine non éclaircie, de tenir pour acquise son implication dans certaines actions là où la justice n’a pourtant pas été capable de retenir contre lui quoi que ce soit de sérieux… Cet acharnement a d’autant plus de raisons de susciter notre étonnement que l’islamisme se prête à un autre type de critique qui, lui, n’a guère besoin ni qu’on y torde le cou aux faits ni qu’on se rende aveugle aux efforts des courants islamistes afin de laisser derrière eux le recours à la violence.
Quel est cet autre type de critique ? C’est celui qui consiste à faire remarquer que l’islam peut difficilement être invoqué aujourd’hui comme moyen de réaliser l’unité nationale alors que, dans le passé, il ne s’est pas distingué par son attention à rassembler dans le respect des diversités, qu’elles soient ethniques ou autres. Sans revenir aux temps reculés de l’expansion islamique, sans faire remarquer que les premiers conquérants n’ont pas eu le souci de rendre hommage aux civilisations qui les avaient précédés là où ils venaient à s’établir, on peut noter que, dans la période qui a suivi les indépendances, partout où l’islam a servi de référence à la reconstitution d’une unité nationale, cela s’est fait au détriment des minorités ethniques et religieuses.
La Tunisie n’est pas un bon exemple de ce point de vue, car la tendance moderniste a prévalu. De plus, nous formons une population relativement homogène sur le plan culturel. Bien que la population n’ait pas été totalement épargnée par un phénomène de normalisation, dont le corollaire était que tout citoyen de confession non musulmane se retrouvait poussé en quelque sorte dans les marges de la société. Mais il suffit de considérer l’exemple du Soudan pour se rendre compte des conséquences d’une politique de construction d’une unité nationale qui fait de l’islam sa référence. Très tôt, dans ce pays, la conséquence de l’option islamiste du régime a été une poussée sécessionniste venant des populations non musulmanes du sud, et le sentiment d’une asphyxie de la vie publique et de rétrécissement des libertés pour les populations arabophones et musulmanes du nord.
Il est intéressant de noter, disons-nous, que pareille critique soit délaissée au profit d’une autre dont il est clair qu’elle cherche à disqualifier l’adversaire à tout prix, mais dont on peut relever encore que son auteur y trouve son compte dans la mesure où elle revient à éloigner de lui-même un grave soupçon. C’est un fait assez avéré, en effet, que ceux qui attaquent l’islamisme sous l’angle du terrorisme appartiennent généralement à un courant nationaliste arabe, qui n’a pas lui-même un palmarès glorieux en termes de respect de la diversité ethnique et religieuse à l’intérieur de l’aire arabo-islamique. En d’autres termes, la virulence qu’il met dans la charge contre l’islamisme est aussi celle qui lui est nécessaire pour éloigner les regards de sa propre violence normatrice et productrice d’exclusion.
Mais ce qui est malheureux en cette affaire, c’est que la manœuvre échappe à l’attention de beaucoup de nos observateurs et que, dans le choix entre les deux formes de critique possibles, c’est généralement la seconde qui l’emporte, malgré à la fois la faiblesse de sa pertinence et les motivations inavouées et plutôt déshonorantes auxquelles nous venons de faire allusion de la part de ceux qui en sont les défenseurs.
Ce qui est malheureux aussi, c’est qu’on ne s’avise pas de la fécondité de la première critique. C’est qu’on ne se rende pas compte du changement salutaire qu’elle peut induire dans le camp islamiste dès lors que ce dernier s’est mis en peine d’y répondre. Et, contrairement aux allégations de ses farouches adversaires mentionnées ci-dessus, il le peut. Il n’y a à le reconnaître aucun parti-pris en cause. Il y a seulement quelque chose comme un changement de perspective à prendre en compte. On pourrait le présenter de la manière suivante : la référence à l’islam peut se comprendre de deux manières différentes. L’une qui revient à mettre Dieu au service d’un camp contre un autre, celui des fidèles contre celui des infidèles, et l’autre qui revient à se mettre soi-même au service de Dieu, c’est-à-dire au service du Créateur de l’humanité dans sa diversité, et ainsi à avoir le souci de préserver la sainteté de cette œuvre divine dans ses actions individuelles et collectives. En tant que projet, l’islam peut être repris sous cet angle sans y perdre son âme ou sa vérité : tout au contraire. Le changement de perspective désigne le basculement de la première conception à la seconde, qui constitue assurément un séisme théologique, et un séisme libérateur. Mais ce séisme est aujourd’hui une exigence de l’heure, tout autant d’ailleurs qu’une aventure herméneutique exaltante.
Soyons clairs : l’islam, du moins comme projet de civilisation, ne peut passer sous silence le long passé de ses errements. Il ne peut se dissimuler à lui-même son engagement dans des entreprises politico-militaires qui ont eu pour conséquence l’occultation des richesses culturelles des peuples auxquels il a eu affaire. Nous parlions à l’instant du Soudan : pas plus qu’il ne s’est préoccupé autrefois de faire droit chez nous à l’héritage punique et romain qui nous revient pourtant, l’ordre islamique n’a eu le souci de rappeler ce que fut la civilisation nubienne et ce qu’elle peut représenter comme trésor à l’humanité.
Son souci était de rassembler sous une bannière nouvelle et dans l’effacement de tout ce qui pouvait constituer un obstacle à la cohésion de ses rangs. Il n’est pas nécessaire d’oublier cela pour décider d’entamer un commencement qui aurait l’ambition de puiser à une source spirituelle plus profonde du message. Non seulement cela n’est pas nécessaire, mais c’est le contraire qui l’est : garder en mémoire tout ce qui appelle de notre part un effort de reprise.
Et nous n’avons pas besoin, en revanche, d’une critique de l’islam à la faveur de laquelle ceux qui la produisent cherchent surtout à cacher leur propre noirceur, mais qui n’en révèlent pas moins le peu d’honnêteté de leur conduite à travers les accusations injustes qu’ils profèrent.