En posant la même question à trois amis professeurs de physique (de très haut niveau) sur la contribution des lauréats du prix Nobel 2026 en Physique, un seul me l'a expliquée intuitivement, en insistant sur le fait qu'il avait eu la chance d'investir ce domaine ; les deux autres m'ont répondu, l'un qu'il ‘’ne suivait plus les développements depuis plus de quinze ans’’, l'autre, avec beaucoup d'humilité et de justesse, qu'il ‘’n'avait pas travaillé sur le thème’’.
Par ailleurs, la contribution des lauréats du prix Nobel d'économie de cette année a été interprétée et commentée de manières très diverses par plusieurs économistes, comme s'il s'agissait d'une énigme à démystifier. Deux faits révélateurs méritent d'être pris au sérieux. Le premier concerne le niveau moyen de nous autres, économistes tunisiens, dont la portée (juste pour exagérer chez quelques-uns et pas tous bien entendu) ne dépasse guère celle d'un journalisme amateur et d'un faux historien de la pensée économique, comparés à plusieurs titulaires d’un PhD d’une université qui se respecte. Le second ouvre la voie à la nécessité de refondre tout le processus de formation des économistes ainsi que le filtre de leur évolution dans la carrière professionnelle.
(1) Comprendre de travers les idées qui remontent aux années 1970 et 1980.
Heureusement, les interventions dans la sphère publique sur les contributions de Hall et Woodford (HW) ne sont pas très nombreuses ; mais elles ont été relayées sur plusieurs plateformes et même traduites en arabe et en français, non par des entités académiques dotées d'un comité de lecture, mais par des stations de médias locales se présentant comme spécialistes des affaires économiques, toujours dépourvues de conseils scientifiques spécialisés. Comment se fait-il que l'un se mette à la hauteur des deux grands économistes que sont Hall et Woodford, en prétendant avoir déjà averti, à plusieurs reprises, que la politique monétaire de la BCT est erronée et que cette dernière n'a pas pris en compte ses ‘’prédictions’’ ? Comme s'il voulait dire ‘’nul n'est prophète en son pays, et voilà que ma vérité est venue des écrits de deux prix Nobel’’. Comment se fait-il que l'antenne soit ouverte à environ une demi-heure en solo à une collègue, non-économiste de formation, pour divaguer à plein régime, en se perdant dans la nature, évoquant les chips, l'environnement et les conflits géopolitiques, dans son explication de la contribution de Hall et Woodford ? Je crois que, dans le domaine économique moderne, l'université tunisienne a, durant de longues années, échoué à produire des économistes de niveau régional, au moins. Deux raisons sous-jacentes peuvent être avancées.
La première est liée au fait que la trempe d'économistes, chacun dans son domaine, comme M. K. Nabli (Los Angeles), M. Safra (Chicago), feu M. S. Rjeb (Stanford), et surtout M. H. Lahouel (Harvard), ainsi que l'exceptionnel feu K. Manoubi (Tunisie), en quittant l'université à partir du milieu des années 1990, n'a pas été remplacée. L'équipe qui s'y est juste substituée n'a, pour une raison ou une autre, pas réussi à poursuivre sur le même sentier, produisant des économistes d'envergure très locale, sauf quelques exceptions.
Par ailleurs, dans l'Université tunisienne, certains économistes d'envergure très respectable n'ont point apporté de l'eau au moulin du débat public en la matière.
La deuxième raison est que les réformes successives depuis les années 1990, fournies par des « لجان », ciblaient de facto plutôt l'appauvrissement du contenu de la matière économique. Comment se fait-il qu'un macroéconomiste ne bénéficie pas d'un cours d'optimisation dynamique, ou de macroéconomie avancée digne de ce nom, ne serait-ce que pour comprendre ce qui se publie ailleurs ? Comment se fait-il qu'il ne bénéficie pas d'un cours de programmation sur des logiciels très utiles (MATLAB, Stata, GAMS, GAUSS…) lui permettant de voler de ses propres ailes dans les questions des cycles réels, des fluctuations et des simulations des politiques économiques ? Comment se fait-il qu'un cours d'économie mathématique digne de ce terme pour macroéconomistes ne soit pas prévu ?
Sans ces cours, on ne peut comprendre ni les papiers de Romer (prix Nobel 2018), ni ceux de Lucas (prix Nobel 1994), ni ceux de Hall (1978). Comment se fait-il que l'université n'impose pas de références précises comme support unifié de cours pour les spécialistes, à l'instar des universités qui se respectent dans le monde ? Comment se fait-il qu'un économiste qui semble n'avoir jamais lu ces références ose sortir en public pour expliquer l'apport de Hall et Woodford ? Sur quelle base ? Ceci se comprend en filigrane à travers les publications et interventions publiques de la semaine dernière ; tout comme l'analyse des chèques, des bureaux de change et de la loi de finances !
(2) Le filtre de carrière.
Le constat sur la formation initiale ne suffit pas, cependant, à expliquer la persistance du problème. Le filtre de l'évolution dans la carrière professionnelle; recrutement, promotion, accès aux fonctions de conseil, joue un rôle tout aussi déterminant. Or, ce filtre ne semble pas sélectionner sur la base de la compétence technique et de la maîtrise des outils analytiques, mais sur d'autres critères tels que l'ancienneté, la proximité institutionnelle, la capacité à occuper l'espace médiatique, la conformité au discours dominant.
Un économiste peut ainsi accéder à des fonctions de conseil sans avoir jamais lu Hall (1978), ni manipulé un modèle DSGE, ni publié dans une revue à comité de lecture. Le résultat est un système où la visibilité publique n'est pas corrélée à la compétence technique, et où les décisions de politique économique sont éclairées par des discours qui n'ont pas de contenu analytique vérifiable.
Reformer ce filtre exigerait des critères de recrutement et de promotion fondés sur des productions vérifiables, une évaluation par les pairs compétents, une séparation claire entre fonction de conseil et fonction de représentation médiatique, et des conseils scientifiques dans les médias économiques, à l'image de ce qui existe dans les médias scientifiques. Sans cela, la refonte de la formation restera sans effet; les compétences produites ne seront ni reconnues, ni valorisées, ni mobilisées là où se prennent les décisions.