En Tunisie, les années 1980 ont profondément bousculé les mentalités en brisant les tabous sociaux par l'art. Portée par un cinéma d’auteur audacieux (Nouri Bouzid) et par la naissance d'un théâtre indépendant et satirique (El Teatro), cette décennie a abordé de front la marginalité, la sexualité et la critique politique. En s'affranchissant du discours officiel, ce bouillonnement a stimulé l'esprit critique de la jeunesse urbaine, façonnant une société plus ouverte au débat d'idées. Mais ceci ne fut pas sans être ancré dans un paysage mondial dont il serait opportun d’identifier certains traits économiques, sociaux et politiques.
En fait, la décennie 80’s constitue, sur le plan de l'histoire longue, le moment d’un basculement systémique global. Cette période charnière marque la transition brutale entre le monde structuré de l’après-guerre, défini par le compromis keynésien (dont le socle fut la demande effective) et l'affrontement bipolaire d’une part, et l'ère de la mondialisation hyper-financiarisée d’autre part.
En agissant comme un catalyseur, la décennie 1980 a redéfini les structures économiques, politiques, sociales et anthropologiques de l'humanité, projetant ses dynamiques profondes à travers les années 90's et le début du 21e siècle, jusqu'à configurer les crises contemporaines.
Sur le plan macroéconomique et politique, les années 1980 opèrent une rupture doctrinale majeure sous l'impulsion de la ‘’révolution conservatrice’’ menée par Reagan et Margaret Thatcher. Inspiré par les théories de l'école de Chicago, ce tournant néolibéral s'est traduit par une déréglementation massive des marchés, la privatisation des secteurs stratégiques et l'effondrement progressif de l'État-providence.
Les années 90's ont achevé d'universaliser ce modèle sous la forme du Consensus de Washington. Ce dogme formalise un ensemble de propositions économiques visant une discipline budgétaire stricte, la libéralisation des taux d'intérêt, la baisse des barrières douanières et des privatisations massives. Avec la chute du bloc de l'Est, ce consensus est devenu la matrice de la mondialisation hyper-financiarisée, appliqué de manière coercitive par le FMI et la BM à travers les fameux plans d'ajustement structurel, adoptés presque partout dans le monde y compris la Tunisie depuis 1986.
Dans les économies et pays en développement, les retombées de cette transition sur les sociétés ont été particulièrement dévastatrices, déclenchées dès 1982 par le défaut de paiement du Mexique qui ouvrit la ‘’décennie perdue’’. L'application dogmatique de la rigueur budgétaire imposée pour pallier cette crise de la dette souveraine a forcé ces États à couper drastiquement dans leurs dépenses de santé, d'éducation et d'infrastructures de base. Ce désengagement forcé a démantelé les fragiles filets de sécurité sociale en construction, plongeant des pans entiers de la population dans une pauvreté extrême.
La libéralisation commerciale, quant à elle, a ouvert ces marchés à la concurrence internationale asymétrique, détruisant le tissu agricole et industriel local au profit d'économies extraverties, spécialisées dans l'exportation de matières premières et l'exploitation d'une main-d'œuvre bon marché. L'exode rural massif qui en a résulté a transformé la morphologie urbaine du Sud global, alimentant l'essor de mégapoles caractérisées par des bidonvilles géants et une économie informelle de survie.
Cette reconfiguration économique mondiale a profondément altéré les structures sociales et les habitudes des populations, redéfinissant radicalement le rapport entre les citoyens et leurs gouvernants. C'est à ce moment-là que s'amorce l'explosion des inégalités de revenus, inversant la tendance au resserrement des richesses observée depuis 1945 ; la part de la richesse nationale captée par le 1 % le plus riche a entamé une hausse vertigineuse, particulièrement marquée dans le monde anglo-saxon. Sous l'effet des privatisations, l’État a cessé d'être perçu comme un protecteur ou un garant de la justice sociale pour devenir un simple gestionnaire de flux économiques. Ce désengagement a imposé une mutation anthropologique : les populations ont dû passer d'un statut de citoyens bénéficiaires de droits à celui d'individus-entrepreneurs de leur propre vie, contraints de gérer seuls les risques sur un mode marchand.
Parallèlement, le fait que les gouvernements successifs alignent leurs politiques sur les impératifs des marchés financiers a ancré l'idée d'une impuissance publique. Le débat politique s'est alors vidé de sa substance idéologique pour se limiter à une expertise technique et managériale, brisant le pacte de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Face à ces mutations fulgurantes, plusieurs têtes pensantes ont préalablement formulé des diagnostics théoriques dont la lucidité éclaire notre présent. Karl Polanyi, bien qu'ayant écrit en amont de cette période, avait anticipé les dangers de ce projet. Il démontrait que l'utopie d'un marché autorégulateur, détaché des réalités humaines et écologiques, détruirait le tissu social en réduisant la terre et le travail à de simples marchandises. Les crises climatiques actuelles et la résurgence universelle des mouvements populistes ou de la défiance envers les élites valident sa thèse ; ils représentent la réaction défensive des sociétés qui tentent de se protéger de la violence d'une économie totalement désencastrée.
Dans les années 1980, l'exportation massive de la pop culture hollywoodienne (Schwarzenegger, MacGyver, la série que ma génération a suivie), bien qu'ayant l'objectif évident de faire oublier la défaite au Vietnam, a offert aux jeunes Tunisiens un imaginaire de rechange fondé sur la force et la débrouille, comblant ainsi un profond déficit de leadership politique en pleine crise de fin de règne sous Bourguiba.
Ce phénomène illustre la prophétie de Guy Debord sur la Société du spectacle, en faisant basculer la condition humaine de l'''avoir'' au ''paraître'', le capitalisme moderne a colonisé la psyché en transformant l'existence même en marchandise diffusable. À l'ère contemporaine des algorithmes et de l'économie de l'attention, cette aliénation par les flux ininterrompus d'images spectaculaires atteint son apogée, médiatisant notre rapport au réel.
Enfin, cette dynamique mondiale trouve une grille de lecture rigoureuse chez Rosa Luxemburg, reprenant les thèses de Lénine, qui avait postulé que le capitalisme ne peut survivre qu'en s'étendant continuellement vers des espaces extérieurs non capitalistes. Certains ont actualisé cette pensée sous le concept ‘’d'accumulation par dépossession’’, documentant comment, depuis les années 1980, le capitalisme pallie ses crises par l'accaparement de biens communs ; privatisation des services publics au Nord, spoliation des ressources au Sud, et financiarisation du logement.
En définitive, les années 1980 ne constituent pas une époque révolue, mais le laboratoire du monde contemporain. Qu'il s'agisse de la prédominance absolue de la sphère financière, de l'hégémonie de l'image ou de la fragilisation profonde des structures démocratiques, les dynamiques initiées au cours de cette décennie continuent de se déployer. Les penseurs critiques du capitalisme ne s'y trompaient pas ; en identifiant les contradictions inhérentes à cette grande accélération marchande, ils nous ont fourni les outils conceptuels nécessaires pour analyser les impasses économiques, sociales et écologiques du début du 21e siècle.