La contradiction apparente entre l’avertissement du FMI concernant une vulnérabilité externe persistante et l’affirmation de la BCT prônant la résilience économique s’estompe dès lors qu’on distingue deux cadres temporels et conceptuels fondamentalement différents : la capacité d’absorption et le discours sur la reprise. Selon ce que la Macroéconomie Appliquée enseigne, la résilience ne peut être déclarée de manière abstraite ; elle doit être mise à l’épreuve par rapport à des chocs d’ampleur spécifique, des horizons temporels précis et des seuils mesurables. Or, la quasi-totalité des indicateurs quantifiables disponibles aujourd’hui, montrent que la capacité d’absorption de la Tunisie (son aptitude à résister à un choc externe sans perturbation majeure) est objectivement faible.
Considérons les faits tels qu’une dette publique brute dépasse désormais 80 % du PIB, et son service absorbe plus de 40 % des recettes publiques, un niveau largement considéré comme insoutenable par les analyses de viabilité de la dette. Les réserves de change, quant à elles, bien que parfois stables en équivalent mensuel d’importations, restent fortement dépendantes des décaissements extérieurs et couvrent une base de biens échangeables en diminution ; tout arrêt brutal du financement exposerait le dinar tunisien à une forte pression, comme en témoigne la prime de change persistante et croissante sur le marché parallèle (demande des détails supplémentaires).
De leurs part, les entreprises publiques, notamment dans les secteurs de l'énergie et des transports, enregistrent des déficits structurels récurrents, indirectement-potentiellement, financés par la BCT via des découverts, monétisant de fait les pertes et érodant la crédibilité de la politique monétaire. Quant aux caisses de sécurité sociale, elles présentent des déséquilibres actuariels qui impliquent une augmentation des engagements hors bilan pour un budget de l'État déjà contraint. Chacun de ces indicateurs converge vers la même conclusion à savoir une vulnérabilité accrue, une réduction des marges de manœuvre budgétaires et des réserves limitées.
Dès lors, comment le gouverneur de la BCT peut-il parler de résilience ? La réponse réside dans une définition plus restrictive, empiriquement défendable mais incomplète ; c’est la résilience comme capacité de se remettre de chocs passés. Historiquement, malgré les transitions politiques, les chocs pandémiques et la volatilité des termes de l'échange, la Tunisie a évité une crise majeure de la balance des paiements. Il s'agit là d'un constat factuel. Or, le FMI, à l'inverse, utilise une définition prospective de la résilience (plus précisément, la capacité d'absorber un choc futur sans effondrement des politiques publiques ni défaut de paiement extérieur) et, selon cette définition, les indicateurs actuels ne répondent pas aux critères.
Pour résoudre cette contradiction, il est indispensable de préciser la dimension de résilience invoquée et l'horizon temporel considéré. Prenons l'exemple d'un test de résistance simple tel que face à un choc léger et temporaire (par exemple, une baisse d'un quart des recettes touristiques), l'économie peut se montrer résiliente, comme le suggère la BCT. En revanche, face à un choc modéré ou sévère (par exemple, une hausse soudaine des prix mondiaux de l'énergie conjuguée à un retard de financement extérieur), les mêmes indicateurs (faibles réserves, dette élevée, déficits structurels, déséquilibres actuariels) impliquent une faible capacité d'absorption et une forte vulnérabilité. Ainsi, ces deux affirmations ne sont pas tant contradictoires que conditionnées par des hypothèses implicites.
La solution scientifique consiste à publier ces hypothèses, à convenir d'un ensemble minimal de seuils quantitatifs de résilience (par exemple, une couverture des réserves suffisant pour honorer les échéances de remboursement de la dette mais aussi des besoins d’importation industriels, médicaux et nutritifs), un ratio dette/PIB inférieur à ~70 %, un financement nul des entreprises publiques par la banque centrale) et à comparer la Tunisie à un groupe de pays comparables.
En attendant, le nombre croissant d'indicateurs concrets conforte davantage la prudence du FMI que les propos rassurants de la BCT.