L’analyse des retombées économiques du conflit au Moyen-Orient ne peut se limiter à une lecture comptable des balances commerciales nationales. Une telle approche, fondée sur une vision statique du commerce international, ne permet pas de saisir la dimension stratégique des dynamiques géopolitiques contemporaines. Le conflit doit être replacé dans une transformation plus profonde de l’ordre international, marquée par la transition progressive d’un système historiquement dominé par l’Occident vers une configuration multipolaire. Cette évolution reflète l’érosion relative de l’hégémonie occidentale et l’émergence de nouveaux centres de puissance économique et politique, phénomène largement discuté dans la littérature d’économie politique internationale (Krugman, Stiglitz, Rodrik : très connus par nos étudiants).
Dans cette perspective, le Moyen-Orient constitue un espace charnière où s’entrecroisent rivalités de puissance, interdépendances énergétiques et recompositions institutionnelles.
Aux facteurs géopolitiques traditionnels s’ajoute une dimension idéologique significative. Le facteur religieux demeure un vecteur important de mobilisation politique et sociale dans la région, comme l’ont souligné plusieurs analyses des conflits contemporains (Huntington). Parallèlement, le modèle libéral international, longtemps considéré comme l’horizon dominant de la mondialisation, se trouve confronté à de nouvelles contestations dans un contexte marqué par l’ascension économique rapide de plusieurs puissances asiatiques (Fukuyama, pourtant critiqué par Huntington, et Rodrik).
Les événements survenus au Moyen-Orient à partir d’octobre 2023 ont accéléré cette dynamique de recomposition. Le conflit s’inscrit désormais dans une configuration stratégique opposant indirectement les États-Unis et leurs alliés régionaux à l’Iran et aux réseaux d’influence qui lui sont associés. Dans le même temps, le renforcement des relations entre la Chine et la Russie, ainsi que l’affirmation de puissances régionales telles que la Turquie ou les pays du Golfe, contribuent à redéfinir les équilibres géopolitiques de la région.
La rivalité sino-américaine constitue aujourd’hui l’un des axes structurants de cette transformation de l’économie mondiale. Elle se manifeste notamment par une fragmentation progressive des chaînes de valeur mondiales et par une recomposition des flux commerciaux et technologiques. La Chine représente aujourd’hui environ 18 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, contre environ 15 % pour les États-Unis, tandis que l’ensemble des économies émergentes du groupe BRICS élargi représente près de 35 % de la production mondiale. Ces évolutions illustrent le déplacement progressif du centre de gravité de l’économie mondiale vers l’Asie et le Sud global (Stiglitz ; Rodrik ; Tooze).
Dans ce contexte, la dimension énergétique demeure un facteur déterminant. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % du commerce mondial de pétrole, représente un point de vulnérabilité critique pour l’économie mondiale. La Chine, premier importateur mondial de pétrole avec plus de 11 millions de barils par jour, dépend fortement de la stabilité de cette région stratégique. La sécurité des routes énergétiques et la stabilité des marchés pétroliers deviennent ainsi des enjeux centraux dans la gestion des tensions régionales (J. Sachs).
Toutefois, la recomposition du système international ne dépend pas uniquement des équilibres géopolitiques. Elle repose également sur la capacité des puissances émergentes à éviter une marginalisation durable dans la nouvelle division internationale du travail. L’histoire économique montre que seules certaines économies parviennent à transformer leur croissance en puissance structurelle. Des pays comme l’Allemagne, la Corée du Sud ou plus récemment la Chine ont réussi cette transition en développant des stratégies de montée en gamme industrielle fondées sur l’investissement dans l’éducation, la recherche et l’innovation technologique.
Les écarts en matière d’innovation illustrent l’importance de ces stratégies. Les dépenses mondiales de recherche et développement dépassent aujourd’hui 2 500 milliards de dollars par an, dont près de 30 % pour les États-Unis et environ 25 % pour la Chine. Dans certains secteurs stratégiques, comme l’intelligence artificielle ou les semi-conducteurs, la compétition technologique entre grandes puissances devient un élément central de la rivalité géoéconomique.
Dans ce cadre, la transition énergétique et la révolution numérique constituent deux domaines majeurs de compétition. Les technologies liées aux batteries, à l’hydrogène, aux réseaux électriques intelligents ou aux infrastructures numériques pourraient jouer dans les prochaines décennies un rôle comparable à celui qu’ont joué les hydrocarbures au XXᵉ siècle.
Pour les pays du Golfe, ces transformations impliquent également une redéfinition progressive des stratégies de sécurité et de développement. Face aux incertitudes entourant l’évolution de l’engagement américain dans la région, ces États ont adopté une stratégie de diversification diplomatique et économique. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis investissent ainsi massivement dans les technologies numériques, l’intelligence artificielle et les infrastructures logistiques afin de préparer l’après-pétrole. Les fonds souverains du Golfe, qui gèrent ensemble plus de 3 000 milliards de dollars d’actifs, jouent un rôle central dans cette stratégie de transformation économique.
Dans ce contexte d’incertitude stratégique, plusieurs trajectoires prospectives peuvent être envisagées pour l’évolution géoéconomique du Moyen-Orient. Un premier scénario correspond à une escalade militaire directe entre l’Iran et une coalition associant les USA et l’entité. Dans une telle configuration, la Russie et la Chine privilégieraient probablement une stratégie de soutien diplomatique limité, visant à préserver leurs intérêts économiques tout en évitant un engagement militaire direct.
Un deuxième scénario concerne l’évolution des relations entre certains États du Golfe et les USA. L’intensification des tensions régionales pourrait renforcer leur dépendance à l’égard du parapluie sécuritaire américain et conduire à un approfondissement de la coopération sécuritaire avec Washington et, par ricochet, l’entité.
Enfin, un troisième scénario envisage la consolidation de coalitions économiques alternatives, notamment autour du groupe des BRICS. L’élargissement récent de ce forum à plusieurs économies émergentes illustre l’attrait croissant pour des cadres de coopération non occidentaux dans la gouvernance économique internationale. Toutefois, cette dynamique reste limitée par l’hétérogénéité stratégique de ses membres et par l’absence d’une architecture sécuritaire comparable aux alliances occidentales.
En définitive, la transition vers un ordre international multipolaire ne suit pas une trajectoire linéaire. Elle se caractérise par une coexistence de rivalités géopolitiques, d’interdépendances économiques et d’alliances flexibles. Si certaines puissances émergentes pourraient tirer profit à long terme de cette recomposition, leur capacité à éviter la marginalisation dépendra largement de leur aptitude à maîtriser les technologies stratégiques, à investir dans le capital humain et à structurer des espaces régionaux d’intégration économique. Dans ce contexte, l’Europe semble encore chercher sa place dans un système international en mutation, malgré l’importance de ses liens économiques et énergétiques avec la région.
Je développerais prochainement les conditions locales pour un rattrapage technologique durant cette transition vers un monde multipolaire, qui s’établirait pour plusieurs décennies.