Après avoir tenté de comprendre, dans des termes accessibles, ce qu’implique le Plan quinquennal tunisien 2026-2030, je dois reconnaître avoir retiré très peu d’éléments substantiels concernant :
(1) les objectifs précis et quantifiés,
(2) les mesures, instruments et politiques envisagés pour les atteindre,
(3) les coûts et les sources de financement,
Et (4) les gagnants et les perdants, comme dans toute réforme, tout plan ou toute politique économique, ainsi que les mécanismes permettant d’accompagner les uns et de compenser les autres sans compromettre la réalisation des objectifs. Et dire que la Tunisie est pionnière en matière de Planification dans le monde arabe :Sadok Bahrou des années 60.
Sans même m’attarder sur la confusion méthodologique manifeste, chez des intervenants (hauts fonctionnaires du ministère de l’Économie et du Plan), entre des procédures administratives largement étrangères au public et le contenu même du plan, lequel ne semble – a priori – ni finalisé, ni véritablement conçu, ni prêt à être mis en œuvre dans le court terme, quelques remarques méthodologiques s’imposent.
(1) Il convient d’abord de rappeler que les plans quinquennaux sont aujourd’hui de moins en moins utilisés à l’échelle internationale. La méthode présentée pour le cas tunisien, historiquement associée à ce type de planification, fondée sur des itérations ascendantes (et descendantes), héritée de l’expérience soviétique puis de la Chine maoïste, a certes été théorisée, notamment par Oscar Lange (bien connu des collègues de ma promotion), qui a montré qu’un équilibre général walrasien pouvait, en principe, être atteint par ce biais. Toutefois, ces approches sont désormais largement dépassées, puisqu’elles sont coûteuses, ignorent les coûts d’ajustement et sous-estiment les pertes de bien-être induites par des allocations administrées.
(2) Si les plans quinquennaux sont progressivement abandonnés, c’est au moins pour les raisons suivantes (synthèse d’un travail mené en 2016). Brièvement,
(I) Le rythme d’intégration à l’économie mondiale s’accélère fortement (avec ou sans barrières classiques). Par bloc, il double environ tous les dix ans (ça demande des détails techniques). Cela signifie que la mise en œuvre d’un plan national dépend de plus en plus des politiques et des trajectoires des pays voisins et partenaires.
(II) L’indicateur d’instabilité, tant domestique qu’international, augmente en moyenne de 50 % tous les dix ans, ce qui rend extrêmement difficile l’exécution de plans rigides à moyen terme, en particulier dans les petites économies ouvertes et vulnérables comme la Tunisie.
(III) La dimension géopolitique, marquée par une incertitude élevée et persistante, est désormais au cœur de toute prévision stratégique. Elle exige une flexibilité et une capacité (surtout institutionnelle, publique et privée) d’adaptation que les plans quinquennaux traditionnels ne permettent pas.
(IV) Enfin, l’absence de clarification sur le choix entre un développement sectoriel sélectif et équilibré constitue une faiblesse majeure, susceptible de compromettre la réalisation des objectifs locaux, même lorsqu’ils sont formulés avec précision. Ceci se manifeste dans la confusion des acteurs du plan (2026-30) entre leur localisation spatiale, sectorielle et statutaire (public/privé).
En somme, dans le contexte actuel, un plan quinquennal tel que conçu traditionnellement apparaît largement irréaliste, tant du point de vue de sa mise en œuvre que de l’évaluation de ses résultats. (Je développerai peut-être un billet plus détaillé, avec une comparaison avec des alternatives réussies comme celle de l'Arabie saoudite, basée sur une "Planification Stratégique" axée sur une vision et accompagnée d'initiatives plus précises que celles présentées dans le cas du plan tunisien 2026-2030...)