Je crois que la ''fabrication'' dans l'affaire Hamza Belloumi ne constitue, en réalité, que la matérialisation ponctuelle d'une décennie de macro-fabrication informationnelle. Celle-ci fonctionne en réseau, non pas nécessairement selon une organisation hiérarchique explicite, mais à travers des contrats implicites, des convergences d'intérêts et des jeux coopératifs entre les différents prédateurs de la rente.
La véritable fabrication n'est donc pas celle d'un événement isolé ; elle est celle de la conscience collective. Elle s'opère par la diabolisation sélective, la désinformation, la marginalisation des questions structurelles qui concernent l'intérêt général et l'amplification systématique de faits secondaires, voire anecdotiques, jusqu'à leur conférer une importance disproportionnée.
Combien d'inepties ont ainsi été diffusées par certains médias en économie, en droit, en science politique, en sociologie, en histoire, et dans bien d'autres disciplines ? Des contre-vérités répétées avec suffisamment d'assurance pour acquérir, aux yeux du public, le statut de vérités établies.
Combien de rédactions ont réellement vérifié le champ de compétence de leurs invités avant de leur confier l'analyse de questions dont ils n'étaient manifestement pas spécialistes ? Combien de journalistes ont pris le temps de préparer leurs émissions en consultant les travaux, les données et les documents pertinents, plutôt que de rechercher avant tout la réaction immédiate ou la formule qui fera le buzz ? Combien de débats étaient, dès leur conception, scénarisés autour d'intervenants dont les positions étaient parfaitement prévisibles, réduisant l'échange d'idées à une simple mise en scène de convictions déjà connues ?
Il suffit de se remémorer certaines émissions dont j’étais témoin à l’œuvre : des spécialistes placés sur le même plan que des commentateurs sans expertise avérée, des responsables politiques côtoyant des polémistes permanents, des chercheurs confrontés à des chroniqueurs dont la principale qualification était leur omniprésence médiatique. Sous couvert de pluralisme, cette mise en équivalence de la connaissance et de l'opinion finit par brouiller les critères mêmes de la compétence.
C'est là que réside la véritable fabrication ; non seulement dans la diffusion d'informations contestables, mais dans la falsification progressive des repères intellectuels qui permettent de distinguer le savoir de l'opinion, l'expertise de l'improvisation, l'analyse de la simple rhétorique. Lorsqu'une société perd ces distinctions, c'est sa conscience collective elle-même qui devient l'objet de la fabrication.
Mais cette fabrication n'aurait sans doute pas atteint une telle ampleur sans un autre phénomène, plus discret mais tout aussi déterminant, cad, le retrait de l'élite intellectuelle et universitaire du débat public. En abandonnant cet espace à des entrepreneurs d'opinion, à des polémistes ou à des experts autoproclamés, elle a involontairement créé un vide que d'autres se sont empressés d'occuper.
Le silence de ceux qui disposent des connaissances, des méthodes et de la rigueur scientifique n'est jamais neutre. Il agit comme un puissant catalyseur de la fabrication informationnelle. Car lorsque l'expertise se retire, ce ne sont pas les faits qui prennent sa place, mais les récits les plus simples, les plus émotionnels ou les plus rentables médiatiquement.
L'histoire montre qu'une société ne sombre pas dans la confusion parce qu'elle manque d'informations ; elle y sombre lorsque les autorités intellectuelles renoncent à exercer leur fonction critique et laissent s'effacer la frontière entre le savoir, l'opinion et la propagande.
Je crois que s'il existait une instance scientifique indépendante dotée du pouvoir de sanctionner les fabricants d'idées manifestement fausses et les diffuseurs systématiques de contre-vérités, rares seraient aujourd'hui les pseudo-experts qui s'aventureraient à débiter, avec aplomb, des trivialités aussi outrancières.
Enfin, la fabrication de la conscience collective est toujours une œuvre à deux mains. Elle suppose l'action de ceux qui fabriquent les récits, mais aussi l'absence de ceux qui auraient pu les déconstruire.