Crise de la filière « mathématiques » : Désaffection scientifique interne et fuite externe des talents…

La diminution continue de la part des élèves orientés vers la filière Mathématiques en Tunisie, aujourd’hui réduite à environ 5 à 7 % des candidats au baccalauréat, contre près de 20 % il y a deux décennies, ne peut être interprétée uniquement comme un simple déséquilibre statistique entre filières. Elle constitue plutôt le symptôme d’une transformation plus profonde des rapports entre l’école, la société et l’idée même d’excellence intellectuelle.

Une partie importante du débat public tunisien insiste sur les conséquences macroéconomiques de cette évolution telles que la raréfaction des compétences scientifiques, l’affaiblissement du potentiel d’innovation, le recul des formations d’ingénierie ou encore la perte de compétitivité technologique. Ces inquiétudes sont fondées. Dans les économies contemporaines, les mathématiques représentent bien davantage qu’une discipline scolaire. Elles constituent l’infrastructure cognitive de l’intelligence artificielle, de la modélisation économique, de la cybersécurité, de la finance quantitative, des biotechnologies et de la recherche scientifique avancée. Les pays ayant consolidé leur puissance technologique (de la Corée du Sud à la Chine, en passant par Singapour ou l’Allemagne) ont précisément investi dans la valorisation symbolique et matérielle des filières mathématiques et scientifiques.

Cependant, réduire la question tunisienne à ses seules conséquences reviendrait à ignorer les causes structurelles qui expliquent cette désaffection. Car la baisse du nombre de ‘’matheux’’ n’est probablement pas la cause première d’un déclin scientifique. Je crois qu’elle est elle-même le produit d’un ensemble de dysfonctionnements institutionnels, pédagogiques et sociologiques.

Le premier facteur réside dans l’affaiblissement progressif des acquis fondamentaux dès le primaire. Plusieurs études ont souligné les difficultés importantes des élèves tunisiens en mathématiques dès les premières années de scolarité. Les mathématiques deviennent alors, très tôt, une discipline associée à l’échec, à l’anxiété et à la sélection punitive plutôt qu’à la découverte intellectuelle. Dans ces conditions, l’orientation vers la filière Mathématiques apparaît moins comme un choix académique positif que comme l’acceptation d’un coût psychologique élevé.

À cela s’ajoute un problème pédagogique plus profond. Il s’agit là de l’enseignement des mathématiques qui demeure largement fondé sur la technicité procédurale, la mémorisation formelle et la pression évaluative, souvent au détriment de l’intuition, de la modélisation ou de l’expérimentation. Dans plusieurs systèmes éducatifs performants (Finlande, Singapour, Canada) les mathématiques sont progressivement contextualisées, reliées aux sciences des données, à l’économie numérique ou à la programmation, ce qui réduit la perception d’abstraction stérile. En Tunisie, au contraire, beaucoup d’élèves perçoivent encore cette filière comme un espace de souffrance scolaire plutôt que comme un vecteur de créativité scientifique.

La question des débouchés joue également un rôle central. Historiquement, la filière Mathématiques bénéficiait d’un prestige social élevé car elle ouvrait l’accès aux grandes écoles d’ingénieurs, aux classes préparatoires ou aux carrières scientifiques d’élite. Or, dans un contexte de chômage des diplômés, de dégradation des perspectives salariales et d’émigration massive des compétences, cette promesse de mobilité sociale s’est affaiblie. De nombreux élèves et familles adoptent désormais une logique de rendement immédiat du diplôme, privilégiant des filières perçues comme moins risquées psychologiquement et socialement.

Mais l’explication est aussi générationnelle et peut-être aussi anthropologique. En effet, les nouvelles générations évoluent dans un univers culturel dominé par l’instantanéité numérique, les réseaux sociaux, les logiques de visibilité et les économies de l’attention. Or les mathématiques exigent précisément l’inverse : lenteur cognitive, abstraction, concentration prolongée, acceptation de l’erreur et discipline intellectuelle cumulative. Cette tension entre ‘’culture algorithmique de consommation’’ et ‘’culture mathématique de construction intellectuelle’’ constitue probablement l’un des phénomènes les plus sous-estimés dans l’analyse actuelle.

Par ailleurs, la société tunisienne elle-même contribue parfois à cette marginalisation symbolique des profils scientifiques. Malgré l’excellence académique reconnue des élèves de la filière Mathématiques, qui enregistrent régulièrement les meilleurs taux de réussite et les plus fortes proportions de hautes mentions, cette excellence n’est pas toujours traduite en reconnaissance sociale durable. Le discours collectif valorise souvent davantage les trajectoires administratives, commerciales ou médicales que la recherche fondamentale, les mathématiques appliquées ou les sciences théoriques. Une société qui ne valorise pas explicitement ses producteurs de savoir abstrait finit mécaniquement par réduire leur nombre.

Les comparaisons internationales montrent d’ailleurs que ce phénomène n’est pas exclusivement tunisien. En France, après la réforme du baccalauréat d’il y a 5~6 ans, plusieurs études ont mis en évidence une baisse importante du nombre d’élèves poursuivant les mathématiques au lycée, particulièrement chez les filles. Aux États-Unis également, la difficulté des parcours mathématiques et le déficit de confiance académique conduisent une partie importante des étudiants à quitter ces filières. La différence fondamentale est que les économies développées compensent souvent cette érosion par une forte attractivité des carrières technologiques, par l’immigration qualifiée ou par des politiques massives de soutien à l’innovation. La Tunisie, elle, risque de cumuler désaffection scientifique interne et fuite externe des talents.

Ainsi, le véritable enjeu dépasse largement la question quantitative des ‘’6000 candidats’’. Ce qui est en jeu est la capacité d’un système éducatif à maintenir une culture scientifique nationale. Une société peut survivre avec peu de mathématiciens ; elle ne peut durablement se développer si les mathématiques cessent d’incarner un idéal d’excellence, de mobilité intellectuelle et de prestige culturel.

Le problème tunisien n’est donc pas seulement celui d’une baisse des effectifs de la filière mathématiques. Il est celui d’une rupture progressive entre l’école et l’imaginaire scientifique collectif. Tant que les mathématiques continueront d’être perçues comme une voie d’épuisement plutôt que comme une voie d’émancipation, la tendance actuelle risque de se prolonger, malgré tous les discours alarmistes sur les besoins futurs de l’économie numérique.

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