Le seuil des 30 000 MDT n’est pas le chiffre d’une économie qui s’enrichit, mais le reflet d’une économie qui se protège…

Quand j'ai lu un billet de Si Sadok Rouai disant qu'il y aura plusieurs ''experts'' qui vont se pencher sur la barre de 30000 MDT de monnaie en circulation, je lui ai donné raison. Décidément, c'était le cas! Ci-dessous, en voici un commentaire.

Le franchissement récent du seuil symbolique des 30 000 MDT de billets en circulation en Tunisie a suscité une vague de commentaires dans les cercles économiques et médiatiques. Ce fait brut est connu de tous : la masse fiduciaire (M0) ne cesse de croître, avec une accélération notable ces derniers mois, passant d’une progression annuelle d’environ 8 % en 2023-2024 à près de 19 % en 2024-2025.

Ce mouvement est d’ailleurs en partie saisonnier; les pics de consommation du Ramadan, des fêtes ou de la rentrée scolaire gonflent traditionnellement les besoins en liquidités, mais il s’inscrit aussi dans le sillage de décisions récentes à effets opposés, i.e, durcissement de la loi sur les chèques, obligation de facturation électronique et suppression du plafond des paiements en espèces pour certains secteurs.

Ces éléments sont désormais bien documentés. Ce qui l’est moins, en revanche, c’est la diversité des interprétations qu’ils suscitent.

D’un côté, certains analystes voient dans cette hausse le signe avant-coureur d’une crise profonde, symptôme d’une informalité galopante et d’une politique monétaire impuissante. Ils calculent la progression journalière moyenne, la part du cash dans le PIB, et dressent un tableau alarmiste où la Banque centrale aurait perdu le contrôle des équilibres fondamentaux. De l’autre, des voix plus optimistes relativisent le phénomène en le ramenant à des ajustements techniques ou à des effets temporaires de calendrier.

Mais ces lectures, aussi opposées soient-elles, souffrent souvent d’un même défaut. C’est qu’elles méritent plus de rigueur analytique. En se focalisant sur le seuil symbolique des 30 000 MDT, elles confondent trop rapidement le signe et la cause, la masse fiduciaire et la masse monétaire totale (M1 ou M3). Elles négligent surtout la question centrale de savoir pourquoi les Tunisiens détiennent toujours plus de billets et ce que cela révèle du fonctionnement réel du financement de l’économie.

Pour comprendre le phénomène, je crois qu’il faut d’abord démystifier une idée reçue : la BCT n’est pas l’unique ''financeur'' de l’économie. Son rôle est de créer la base monétaire, les billets et les réserves bancaires, et d’orienter la politique des taux. Ce sont les banques commerciales qui, en transformant les dépôts en crédits, créent la monnaie qui circule réellement dans l’économie et qui finance l’investissement productif.

Or, le paradoxe tunisien est là. Alors que la liquidité globale ne manque pas ; la BCT a injecté d’importants volumes de refinancement, le crédit aux entreprises est en berne. Ce décrochage est un signal fort. C’est que la liquidité disponible ne se transforme pas en financement productif. Pourquoi ? Parce que les banques, confrontées à une détérioration des risques et à une demande publique soutenue, préfèrent placer leurs excédents en bons du Trésor plutôt que de prêter aux PME.

L’État, en absorbant une part croissante du financement bancaire, exerce un effet d’éviction qui pénalise le secteur privé. Les décisions récentes, en complexifiant les transactions formelles, ont accentué ce mouvement en favorisant le recours au cash dans les échanges quotidiens. Résultat : la monnaie circule moins dans l’économie réelle qu’elle ne se stocke hors des banques.

C’est ici que la pensée keynésienne éclaire un aspect trop souvent omis. Keynes enseignait que la demande de monnaie ne se réduit pas au motif de transaction (acheter des biens) ou au motif de précaution (faire face à des imprévus). Elle obéit aussi à un motif de spéculation. Les agents économiques détiennent de la monnaie parce qu’ils anticipent des variations de taux d’intérêt ou des risques futurs, et qu’ils préfèrent alors la liquidité immédiate à un placement plus rémunérateur mais moins sûr.

En Tunisie, ce motif spéculatif est aujourd’hui central. Face à une inflation persistante, à des taux d’intérêt réels faiblement rémunérateurs, et à une défiance croissante envers les institutions financières, la monnaie fiduciaire devient un refuge. Elle ne rapporte rien, mais elle ne perd pas autant de sa valeur nominale ; elle offre une sécurité et un anonymat que les actifs bancarisés ne garantissent plus. Même si le taux d’épargne national diminue globalement, une partie de cette épargne restante se détourne des circuits formels pour se thésauriser sous forme de billets.

Cette logique n’est pas irrationnelle. Elle est même parfaitement conforme à l’arbitrage keynésien selon lequel lorsque l’incertitude est forte et que la prime de liquidité exigée par les investisseurs est élevée, le cash devient un actif de référence. Le seuil des 30 000 MDT n’est donc pas le chiffre d’une économie qui s’enrichit, mais le reflet d’une économie qui se protège.

La vraie question, je crois, n’est pas de savoir si le seuil de 30 000 MDT est ''trop élevé''. Elle est de comprendre pourquoi les agents lui préfèrent le cash plutôt que les placements bancaires, et pourquoi les banques préfèrent financer l’État plutôt que les entreprises. Tant que ces deux préférences persisteront, la monnaie circulera moins pour produire qu’elle ne se stockera pour se protéger. Et ce n’est pas en brandissant un seuil symbolique que l’on résoudra ce paradoxe.

Enfin, l'économie politique complète l'analyse économique en dévoilant les rapports de pouvoir et les intérêts en jeu. Elle met en lumière un système où les banques, par calcul rationnel, se tournent vers un État emprunteur, et où les agents se replient sur le cash par défiance et pour préserver leur liberté hors des circuits contrôlés.

La "cashification" de l'économie tunisienne n'est donc pas un simple problème technique de liquidité ; c'est le révélateur d'un contrat social et économique en crise, où les incitations pour les acteurs privés et publics sont alignées sur le statu quo plutôt que sur l'investissement productif.

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