Faire appel à l’honneur comme seul mécanisme relève d’une pensée magique…

La décision récente des autorités tunisiennes d’imposer aux banques l’octroi de petits prêts à taux zéro, sans garantie ni conditions formelles strictes, fondés sur la seule parole de l’emprunteur, constitue une expérience inédite à l’échelle de la région. Ce dispositif, qui transforme un outil de microfinance en obligation légale pesant sur les établissements de crédit, soulève des interrogations bien plus vastes que sa seule efficacité comptable.

En convoquant les fondements théoriques de la pensée libérale et utilitariste, en les confrontant aux données anthropologiques de la rationalité moderne, puis en les enracinant dans les spécificités politiques et économiques de la Tunisie contemporaine, on perçoit que ce pari repose sur une conception héroïque, peut-être illusoire, de la nature humaine et de la confiance sociale :

(1) Du point de vue de Bentham (que les économistes connaissent), le prêt d’honneur semble répondre au principe d’utilité en offrant un accès au crédit aux exclus du système bancaire. Mais un prêt sans garantie supprime le coût du défaut, créant une incitation structurelle à la défaillance. L’utilité individuelle n’est plus alignée sur l’utilité collective, et le risque moral devient une conséquence logique du dispositif.

(2) Smith, quant à lui, mettant en garde contre l’idée d’un ‘’déjeuner gratuit’’ (Free lunch) soutient que la confiance est un bien précieux qui ne se décrète pas, mais s’encadre par des garanties et une prudence institutionnelle. Le prêt à taux zéro contredit cette prudence, fausse les signaux du marché et risque d’évincer les emprunteurs sérieux.

(3) L’anthropologie économique interroge aussi la rationalité moderne. Dans les sociétés traditionnelles, le prêt sur l’honneur fonctionnait grâce à des réseaux de réciprocité étroits. Mais dans une société de marché anonyme, l’honneur a perdu son caractère contraignant. L’agent contemporain est un calculateur soumis à des pressions multiples.

Faire appel à l’honneur comme seul mécanisme relève d’une pensée magique, qui espère résoudre un problème structurel par une invocation morale sans sanction sociale. Le prêt d’honneur apparaît ainsi contre-nature, car il ignore que les promesses crédibles doivent être garanties par des institutions et des contrats.

Ce cadre prend une résonance particulière en Tunisie, où le dispositif cible les régions intérieures frappées par le chômage, dans une logique d’économie sociale et solidaire. Mais il se heurte à l’économie informelle, qui représente plus du tiers du PIB. Les petites entreprises informelles, sans comptabilité ni garanties, sont exclues du crédit classique. Le prêt d’honneur se voudrait une passerelle vers la formalisation, mais entre en tension avec une culture d’évitement fiscal qui rend aléatoire le remboursement effectif.

Le décret imposant aux banques d’affecter 8 % de leurs bénéfices annuels à ces prêts transforme le dispositif en instrument de politique budgétaire déguisée. L’État se tourne vers les liquidités bancaires pour financer une politique sociale qu’il ne peut assumer seul. Le coût du risque est déplacé vers les banques, puis vers les autres emprunteurs ou contribuables. Cette logique du « tout zéro » marque une rupture idéologique, mais supprimer le prix du risque ne le fait pas disparaître ; il est reporté sur le bilan de la Banque centrale ou les finances publiques. L’enjeu est un bras de fer larvé entre l’exécutif, qui affirme sa souveraineté, et un secteur bancaire soumis aux règles prudentielles internationales.

Enfin, ce prêt sur l’honneur révèle une triple métamorphose :

(1) Il déplace la dette du registre juridique vers un registre moral désinstitutionnalisé ;

(2) il reconfigure le rôle de l’État en imposant une allocation forcée des bénéfices sans partage des risques ;

(3) il interroge une psychologie collective où l’honneur demeure une monnaie d’échange dans les communautés rurales, mais s’évapore dans l’anonymat urbain.

Sans accompagnement ni médiations institutionnelles, ce pari se muera en illusion coûteuse. Je crois enfin que le véritable défi n’est pas de décréter la confiance, mais de l’organiser, en sachant qu’elle est à la fois fragile et perfectible.

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