Les récentes crises de l’électricité et de l’eau potable, combinées aux difficultés structurelles à maîtriser l’inflation, à préserver les réserves de change et à stabiliser la dette publique sur une trajectoire viable, ont mis en lumière les limites des institutions de recherche officielles (ITES, ITCEQ, CERES, INTES, Beït al-Hikma, etc.).
En ratant l'opportunité d'apporter des éclairages stratégiques aux Tunisiens sur ces enjeux collectifs, ces structures ont manqué à leur rôle face à des défaillances pourtant flagrantes : l'incapacité à juguler la dégradation des services publics, à appréhender l’expansion de l’informalité; soit un comportement qui menace à terme le contrat social et donc l'État qui le synthétise; et, plus largement, à extirper le pays d'une vulnérabilité chronique marquée par le spectre d'une instabilité socio-économique perpétuelle.
Au-delà d’une simple évaluation de ces structures, je crois qu’une refonte en profondeur s'impose afin d'engager des réformes structurelles. En effet, la modernisation économique exige bien plus que des capitaux ; elle requiert un écosystème institutionnel capable d’articuler rigueur scientifique et élaboration des politiques publiques.
À cet égard, le cas de l’Institut coréen de développement (KDI) est particulièrement édifiant. Créé il y a plus de cinquante ans, à une époque où le revenu par habitant et les capacités institutionnelles de la Corée du Sud étaient inférieurs à ceux de la Tunisie, le KDI fait aujourd’hui figure de référence mondiale pour avoir joué un rôle déterminant dans le ‘’miracle coréen’’.
Face aux profondes difficultés structurelles de la Tunisie actuelle, la transposition des principes fondamentaux du modèle du KDI offre une trajectoire viable pour revitaliser les capacités de l’État et restaurer une croissance durable. La transformation de la Corée du Sud, passée d'une économie agricole de subsistance au rang de puissance technologique mondiale, a reposé sur trois piliers fondamentaux ayant permis d’institutionnaliser le savoir économique.
(1) Autonomie et capital humain d'élite.
Fondé en tant qu'organisme statutaire indépendant, le KDI a réussi à enrayer la fuite des cerveaux. En offrant des incitations de niveau international et une réelle liberté académique, l'institut a attiré des chercheurs coréens titulaires de doctorats occidentaux. La publication de documents de travail de haute qualité a ainsi assis une légitimité scientifique incontestable.
(2) Canaux de transmission directe.
Le savoir produit n'est jamais resté confiné à la sphère académique. Le KDI était institutionnellement rattaché au Conseil de planification économique (EPB), le super-ministère chargé de piloter les plans quinquennaux. Cette passerelle a créé un mécanisme vertueux où la recherche orientait directement la politique industrielle.
(3) Boucles de rétroaction pragmatiques.
Le KDI a appliqué un pragmatisme radical, rigoureusement adossé aux données. Lorsqu'une politique mise en œuvre n'atteignait pas ses objectifs, l'institut réévaluait ses recommandations sans biais idéologique, exerçant un contrôle objectif sur les initiatives étatiques.
L'adaptation récente de ce cadre par l'Arabie saoudite dans le cadre de sa Vision 2030, illustre parfaitement l'opérationnalisation de ce modèle. Conscient que les transitions post-pétrolières exigent une gouvernance publique de haut niveau, le ministère saoudien s'est stratégiquement approprié la méthode du KDI à travers :
(I) Le renforcement du capital humain, via un Master exécutif en politiques publiques et gestion développé en partenariat avec le KDI pour former les hauts fonctionnaires aux décisions fondées sur les données ; et,
(II) l'extension au secteur privé, en élargissant cette formation à la Chambre de commerce pour garantir que l’État et le monde des affaires partagent une vision stratégique et un langage économique communs.
Bien que la Tunisie dispose actuellement d’une fonction publique et d’institutions établies (telles que l’ITCEQ ou la BCT), elle souffre de l'absence d’un ‘’cerveau économique’’ intégré et autonome, directement connecté au pouvoir exécutif. Pour combler ce fossé, le pays devrait engager une réforme ciblée en trois étapes, comme suit.
(1) Créer un Institut national autonome de stratégie économique (INSE).
Cet organisme unifierait les unités de recherche publiques aujourd'hui dispersées au sein d’une structure unique hautement indépendante. Pour attirer les économistes tunisiens de haut niveau issus de la diaspora et des universités locales, l'INSE s'affranchirait des plafonds salariaux bureaucratiques habituels en proposant des contrats compétitifs à l'échelle internationale, adossés à une liberté de recherche absolue.
(2) Institutionnaliser la corédaction des plans de développement.
Un cadre juridique contraignant devrait imposer que toutes les grandes stratégies macroéconomiques, les ajustements fiscaux et les politiques sectorielles soient corédigés ou validés par l’INSE. Fondée sur des études d’impact rigoureuses, cette démarche permettrait de passer d’une gestion des politiques publiques réactive à une planification proactive de la transformation structurelle.
(3) Déployer une Académie d’élite pour la formation continue des cadres de l’État.
Conçue en étroite collaboration avec des institutions internationales de renommée mondiale (telles que la Harvard Kennedy School ou Sciences Po Paris), cette école supérieure de politiques publiques pourrait sceller des partenariats bilatéraux de partage de connaissances, notamment avec la KDI School. L'objectif serait de perfectionner en continu les compétences des administrateurs publics tunisiens en matière d’analyse quantitative avancée, d’évaluation d’impact et de dynamique du commerce mondial.