Depuis un certain temps, j'ai été amené à constater qu'une appréciation profondément péjorative de notre histoire prévaut chez nombre de Tunisiens, essentiellement parmi les plus instruits, suivis de générations plus jeunes. Presque instantanément, les qualificatifs suivants sont mobilisés :
(1) Notre histoire serait fondamentalement une histoire de crimes et de sang ;
(2) les responsables politiques et religieux seraient des pervers sexuels ;
(3) tout tournerait autour de l'instinct primaire de tuer l'autre pour prendre sa place ou éviter d'être évincé par lui.
Je crois que cela relève du rôle très douteux d'une partie d'une élite auto-proclamée, engluée dans l'idéologie et affaiblie par sa formation, puisqu'elle est elle-même victime d'un système éducatif défaillant, depuis le contenu des enseignements dispensés jusqu'au système d'orientation fondé plutôt sur l'échec, en passant par des filtres peu fiables d'évaluation et le placement dans la vie active.
J'ajouterais le facteur de l'abondance curieuse de films YouTube, artificiellement fabriqués, mis à disposition gratuitement sur le net, racontant des histoires tronquées, à travers un texte contenant plusieurs failles… dont le message est bien ciblé.
En revanche, il est sans dire que plusieurs spécialistes qui se respectent déplorent que les programmes d'histoire en Tunisie soient ‘’fades’’ et échouent à lier l'élève/l'apprenant à son ‘’sentiment national’’, constatant que le recul de la fibre patriotique chez les jeunes est le produit d'une histoire falsifiée et de programmes éducatifs atones. Ils dénoncent également l'existence de parties qui ont délibérément diffusé des idées visant à briser les moralités, à rapetisser et falsifier l'histoire tunisienne, et à insulter ses symboles et ses dirigeants sous diverses appellations. Ce diagnostic rejoint les analyses critiques des manuels tunisiens, qui pèchent souvent par ‘’unicité de perspective et absence de plusieurs interprétations’’.
Or, chez les véritables grands historiens, qui se comptent sur les doigts d'une seule main, on ne trouve pas d'interprétation unidimensionnelle de l'histoire, à moins qu'elle ne soit fondée sur une théorie de l'histoire elle-même nécessairement temporaire.
Un historien qui se respecte devrait relativiser son interprétation de l'histoire. Toute l'histoire factuelle politique est pleine de conflits, d'oppositions, d'antagonismes, mais l'humanité accumule aussi continuellement son humanisme. Elle traverse des moments de recul, mais poursuit son sentier ascendant. Qu'est-ce que cristalliser l'histoire arabo-musulmane dans les crimes sanguinaires ?
Il est évident, et sans même avoir besoin de le rappeler, que l'histoire d'une nation est au moins politique et surtout civilisationnelle. L'histoire politique a toujours été conflictuelle et même ''décadente' en Europe, en Amérique, en Afrique ou en Asie ; ce n'est pas exclusif aux Arabes. Les exemples abondent, et il serait naïf de croire que d'autres civilisations échappent à cette dimension tragique. Si les politiciens à travers l’histoire n’ont plutôt pas ''honoré l’humanité'' par leur manigance et leurs calculs de survie politique, l’histoire ne s’arrête pas là. Il y a aussi l’histoire de la Science et le Savoir dans leurs diverses dimensions (l’Administration, l’Art, l’Architecture, la Poésie, la Physique, la Science de la mer, la Géographie, …) et aussi un historien qui se respecte, devrait procéder a des comparaisons méthodologiquement correctes ; comparant l’histoire Politique Arabo-Musulmane à l’histoire Politique Européenne ou Américaine.
De même, si l'histoire de la civilisation arabo-musulmane, devait être comparée à celle européenne ou américaine, l'historien relativiserait certainement ses lectures à portée négligeable, voire fausses.
Ceci dit, je ne serais pas obligé de rappeler que la contextualisation des faits historiques est une condition très difficile à satisfaire. Elle requiert des compétences en anthropologie comparée, en linguistique et en petites histoires fiables (la récente tendance depuis les années 90 fut celle dite ''la Micro-Histoire''), en plus des liens d’un même évènement avec les autres structures de la société !
On ne traite pas le comportement d’un Khalife en termes de droits de l’homme ou de démocratie dans une société précapitaliste, et on ne traite pas les références individuelles en termes de citoyenneté dans une société tributaire ; mobilisée par le tribut comme un fait socialement légitime et historiquement déterminé.
Qu'en est-il de l'histoire de la Tunisie elle-même ? La période coloniale française fut marquée par une répression d'une violence extrême. Les historiens rapportent que, lors de la répression qui suivit les mouvements nationalistes, les autorités françaises avaient remercié le bey qui avait osé revendiquer l’indépendance de son pays, le déportaient, puis le menaient dans une vaste campagne de répression à travers toute la Tunisie, exécutant des centaines de personnes sans jugement et jetant des milliers d’autres dans des prisons et des camps de concentration lointains. A Ksar Hellal en 1977, l'occupation d'une usine textile par les ouvriers (ville même où le Néo-Destour avait été fondé) a dégénéré pendant quatre jours de combats acharnés entre ouvriers et police, faisant un nombre élevé de morts et de blessés. Ces épisodes ne sont pas des ‘’crimes arabes’’, ce sont des violences politiques comparables à celles qu’avaient connues la France de la Commune, l'Italie du Risorgimento, ou l'Allemagne de la République de Weimar. Les comparer, c'est simplement reconnaître une commune condition humaine face à la conquête et à la conservation du pouvoir.
En revanche, l'histoire dans sa dimension civilisationnelle est autre. Sous les Omeyyades, les Abbassides, les Ottomans ou même les Hafsides, la civilisation arabo-musulmane a produit des œuvres philosophiques, scientifiques, juridiques et artistiques d'une richesse inouïe. La Tunisie hafside fut un centre intellectuel de premier plan. On y enseignait Ibn Khaldoun, on y développait l'école malékite, on y bâtissait des médersas dont certaines subsistent. La période carthaginoise elle-même, pourtant pré-islamique, est aujourd'hui revendiquée comme partie intégrante du patrimoine tunisien par des personnages comme Hannibal ou saint Augustin, même si cette appropriation reste contestée par une partie de la mémoire collective.
Si un pseudo-historien prétend, sans aucun respect pour ses origines civilisationnelles, concentrer ses lectures autour de certains événements politiques, qu'il compare cela à l'histoire ‘’honteuse’’ de presque toutes les autres sociétés, européennes (égocentriques), américaines (dévastatrices et racistes) ou autres… Ce faisant, il ne fait que reproduire un discours réducteur qui confond l'histoire politique, toujours conflictuelle, avec l'histoire civilisationnelle, toujours cumulative.
La civilisation islamique n'est pas moins digne d'étude que la civilisation européenne parce qu'elle connut des guerres de succession. Elle n'est pas moins ‘’civilisée’’ parce que certains de ses dirigeants furent des tyrans. Aucune civilisation n'échappe à cette dualité.
Ce qui distingue l'historien véritable du pamphlétaire, c'est précisément sa capacité à tenir ensemble ces deux dimensions ; la tragédie politique et la richesse civilisationnelle, sans réduire l'une à l'autre.