Le refus bancaire massif du prêt d'honneur, dès les premières heures d'ouverture des plateformes, est l'aboutissement très anticipé (voir des billets précédents) d'une configuration où,
(1) La BCT est structurellement capturée par les besoins de financement du Trésor.
Au 31 août, les facilités accordées à l'État atteignaient environ 18,65 Mds de dinars, soit environ 30,4 % du bilan de la BCT. Le projet de loi de finances 2026, quant à lui, prévoit d'étendre cette mesure à 11 Mds de dinars supplémentaires, remboursables sur quinze ans, toujours sans intérêts. Ces créances non rémunérées immobilisent une part substantielle du bilan de l'institut d'émission et limitent d'autant sa capacité à soutenir d'autres dispositifs.
(2) La politique monétaire semble contradictoire.
En fait, en décembre 2025, la BCT a abaissé son taux directeur de 50 pts de base pour le ramener à 7 % jusqu’à aujourd’hui. Ce niveau demeure restrictif. Or, simultanément, le décret de juillet 2026 instaure un dispositif de crédit à taux zéro, sans garantie, censé stimuler la consommation et l'investissement des petites structures.
La BCT ‘’freine’’ pendant que le pouvoir réglementaire ‘’accélère’’. Ce schéma reproduit celui de 2019 : la BCT avait alors relevé son taux directeur à 7,75 %, tandis que le gouvernement Chahed annonçait un mécanisme de ‘’bonification’’ des taux d'intérêt d'investissement (prise en charge de la différence entre le taux du crédit et le TMM, dans la limite de 3 points).
(3) Le dispositif social est sous-dimensionné.
Effectivement, l'enveloppe globale correspond à 8 % des bénéfices bancaires de 2025, soit environ 120 à 142 MD ; face à des centaines de milliers de demandeurs, l'afflux a été immédiat dès l'ouverture avec une capacité estimée à environ 14000 bénéficiaires. À titre de comparaison, en 2019, le gouvernement Chahed avait annoncé la prise en charge d’une part de la dette-STEG de 660000 familles, pour une enveloppe de 50MD, coïncidant avec la fin du cycle politico-économique, pourtant l'enveloppe est, dans les deux cas, marginale au regard des besoins.
(4) Le régulateur est plutôt défaillant.
En effet, la circulaire de la BCT de septembre courant impose aux banques de mettre en place des plateformes numériques avec horodatage électronique et classement des demandes par ordre de dépôt. Mais elle ne fixe aucun critère uniforme d'évaluation de la capacité de remboursement, laissant ainsi les banques appliquer leurs politiques internes ; la circulaire omet même de rappeler le délai maximal de dix jours ouvrables prévu par le décret pour statuer.
Quatre banques sur 23 sont exclues du dispositif faute de bénéfices en 2025, privant leurs clients de tout accès dès le départ. Cette carence réglementaire reproduit celle de 2019 où le décret sur la bonification des taux avait été publié en 2019, mais son application effective a été reportée à janvier 2020, après l'élection présidentielle.
Bref, le prêt d'honneur révèle l'impossibilité de mener une politique sociale ambitieuse dans un cadre monétaire contraint par le financement du déficit public.
La BCT, en tant que banquier de l'État, avec plus de 30 % de son bilan immobilisé en créances non rémunérées, n’a ni les moyens ni la marge de manœuvre pour garantir l'effectivité d'un dispositif qu'elle est censée contrôler.
Le refus bancaire n'est alors que le symptôme visible d'une pathologie plus profonde. Il s’agit là de la subordination de la politique monétaire aux besoins de trésorerie de l'État. Le parallèle avec 2019 est frappant ; à chaque fois que la BCT assume la rigueur monétaire, l'exécutif tente de compenser politiquement le coût social, et l'instrument de compensation est conçu de manière à transférer la charge hors du budget, vers les banques aujourd'hui, vers le budget demain.