Donner un sens à sa vie, donner un sens à sa mort

-Il y a deux âges dans la vie d'un homme (et d'une femme):

Le premier va de la naissance à cinquante ans. C'est l'âge où l'on cherche à donner un sens à sa vie. On étudie, on part, on bâtit, on sert, on accumule des postes, des titres, des honneurs. On veut prouver qu'on existe. La question qui nous habite est : que vais-je faire de ma vie ? C'est un âge nécessaire. Sans lui, rien ne se construit.

Le second commence après cinquante ans, et devient impérieux vers soixante-dix. C'est l'âge où l'on cherche à donner un sens à sa mort. La question change. Ce n'est plus : que vais-je faire ? Mais : que vais-je laisser ?

Le premier âge se mesure en acquisitions. Le second en renoncements. Donner un sens à sa vie, c'est accepter d'être invité, payé, applaudi. C'est normal, il faut vivre.

Donner un sens à sa mort, c'est apprendre à refuser. Refuser d'être acheté, car un legs acheté n'est pas un legs. Refuser d'être invité quand l'invitation est une laisse. Refuser le plateau où une réflexion de dix ans devient un slogan de quarante secondes. Non par orgueil, mais par fidélité à ce que l'on veut laisser intact.

-Deux chemins pour une même exigence, mais pas de même nature:

Pour donner un sens à sa mort, l'humanité a trouvé depuis toujours deux grands chemins qui, quand ils sont vécus honnêtement, se rejoignent dans l'exigence de cohérence.

Le premier est celui de la foi. Quand elle est vécue sincèrement, elle donne à la mort une lumière immense : elle dit que notre passage ici n'est pas vain, que le bien fait sera compté ailleurs. Elle ouvre la perspective du paradis promis. Cette perspective est une consolation profonde, et elle est d'abord une espérance personnelle : l'âme qui espère retrouver la paix pour elle-même.

Le second est celui de la réflexion née de l'expérience. Il ne promet rien pour soi, ni ici-bas ni au-delà. Il ne propose pas de récompense personnelle. Il propose autre chose : laisser derrière soi un bien qui servira à d'autres, qui ne vous rapportera rien. Une archive mise en accès libre, une méthode transmise, une preuve d'indépendance qui permettra à un jeune de vingt ans dans cinquante ans de rester libre et fier.

C'est cette différence discrète mais essentielle qui fait toute la valeur du second chemin.

Quand on agit en espérant, même légitimement, une récompense pour soi — fût-ce la plus noble, le paradis — le bien reste lié à un intérêt. Quand on agit en sachant qu'on ne touchera rien, ni dans ce bas monde ni dans l'au-delà, que le seul bénéficiaire sera une génération future qui ne connaîtra même pas votre nom, alors le bien devient ce que les anciens appelaient une fin en soi. Il vaut parce qu'il est bien, non parce qu'il rapporte.

Ce n'est pas un jugement sur la foi, qui a sa grandeur. C'est simplement le rappel d'une définition classique : le bien est d'autant plus pur qu'il est fait sans attente de gain.

Ce qui abîme les deux chemins, c'est la même chose : le confort du copier-coller.

Quand la foi devient copier-coller, elle n'est plus foi, elle est mimétisme : je fais les gestes du groupe et j'attends ma case.

Quand la pensée libre devient copier-coller, elle n'est plus libre, elle est parade : je singe la liberté pour être applaudi.

Dans les deux cas, on cherche à être déchargé de la responsabilité d'avoir à inventer soi-même le sens de sa fin.

-Ce qui donne un sens:

Que l'on croie au paradis ou que l'on croie simplement au souvenir, la règle est la même : une mort qui a du sens ne rachète pas une vie incohérente par une formule de dernière minute. Elle est le fruit d'une vie cohérente.

C'est pour cela que l'homme qui veut donner un sens à sa mort devient de plus en plus exigeant avec l'argent, les invitations, les applaudissements. Car chaque compromis pris à soixante-dix ans pour plaire n'est pas un compromis sur sa vie — sa vie est déjà faite — c'est un compromis sur sa mort. C'est une hypothèque prise sur son legs.

Une vie qui a du sens laisse des traces. Une mort qui a du sens laisse des preuves.

Les traces s'effacent : un titre, un poste, un discours.

Les preuves restent : une archive citée, une méthode transmise, une bonne action faite sans témoin, une phrase reprise dans cinquante ans par quelqu'un qui ne saura pas qui vous êtes, mais qui saura que grâce à vous, il a pu rester droit.

Jusqu'à cinquante ans, on cherche à être quelqu'un. Après, on cherche à ce que quelque chose de plus grand que soi continue sans soi.

Pour l'un, ce plus grand est le paradis espéré pour soi. Pour l'autre, ce plus grand est le bien commun laissé aux autres, sans rien espérer pour soi.

L'un console de la mort en promettant qu'on ne perdra pas tout. L'autre console de la vie en prouvant qu'on peut donner tout sans rien attendre.

Et c'est dans ce don sans retour, ni ici-bas ni au-delà, que le bien retrouve sa définition la plus ancienne et la plus simple : une fin en soi.

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