Briser les chaînes du dépeçage colonial pour restaurer la grandeur tunisienne:
I. Préambule : L'Héritage de Carthage comme traumatisme impérial occidental:
Pour comprendre la violence systémique des tracés frontaliers imposés à la Tunisie contemporaine, il est indispensable de dépasser la simple lecture économique ou administrative du XIXe et du XXe siècle.
La Tunisie n’a pas été colonisée comme un territoire neutre ; elle a été investie et dépecée par la France et l’Italie comme l’héritière légitime de Carthage.
Pour Rome comme pour Paris, Carthage incarne historiquement le symbole douloureux du défi à l'Occident chrétien et romain. Le dépeçage territorial de la Tunisie moderne a été pensé, consciemment ou inconsciemment, comme une entreprise de neutralisation définitive d'une puissance maritime et continentale millénaire.
II. La France coloniale : La mystique des Croisés et la "revanche de Louis IX":
La pénétration française en Tunisie (1881) et le grignotage systématique de ses frontières occidentales au profit des départements français d'Algérie reposent sur une double armature idéologique, mêlant pragmatisme colonial et relents de croisades.
1. Le complexe de la 8ème Croisade (1270):
La mémoire collective de l’élite coloniale et cléricale française reste profondément marquée par la mort du roi Louis IX (ultérieurement canonisé Saint Louis) devant les murs de Carthage en 1270, emporté par la peste lors d’une tentative ratée de soumettre la Régence. En 1881, l’instauration du protectorat est vécue à Paris comme la fermeture d'une parenthèse historique de six siècles et une revanche symbolique.
2. Le relais de l'Église : Le Cardinal Lavigerie et la Christianisation du sol:
Sous la direction du Cardinal Lavigerie, Archevêque d'Alger et de Carthage, la puissance coloniale utilise l'archéologie et la religion pour légitimer l'occupation. La construction de la monumentale Cathédrale Saint-Louis sur la colline de Byrsa, au cœur même de l'acropole carthaginoise, est un acte d'effacement mémoriel. Il s’agit de proclamer la "renaissance de l'Afrique chrétienne" (l'Afrique de Saint Augustin) sur les ruines de la souveraineté tunisienne musulmane.
3. Le dépeçage territorial à l'Ouest:
Considérant l'Algérie comme une extension définitive du territoire français et la Tunisie comme une simple "marche frontière" de seconde zone, les cartographes parisiens modifient unilatéralement les tracés.
Cette dépossession s'est faite par étapes juridiques contraignantes, comme l'illustre le Décret beylical du 2 mai 1901, dicté à la Régence par la Résidence générale pour couper les routes des tribus insoumises :
« Notre Gouvernement, d'accord avec le Gouvernement de la République Française, décide : Une ligne de surveillance douanière est établie entre la frontière algérienne et le territoire de la Régence... Les agents de la douane française sont autorisés à exercer leurs fonctions sur le territoire tunisien pour empêcher la contrebande des tribus frontalières. »
Ce découpage arbitraire à l'Ouest, qui s'est accentué tout au long du XXe siècle, a sciemment privé la Tunisie de son arrière-pays constantinois et de sa profondeur saharienne, rattachant les zones potentiellement riches en hydrocarbures au grand voisin algérien.
III. L'Italie mussolinienne : L'obsession du Mare Nostrum et la haine de la "Gifle de Tunis":
Si la France opère à l'Ouest, l'Italie exerce une pression géopolitique asphyxiante au Sud et à l'Est, guidée par une relecture fasciste des Guerres Puniques.
1. Le complexe de Scipion l'Africain:
Pour Benito Mussolini, l’idéologie de l’Italie fasciste repose sur la résurrection de l’Empire romain (Romanità). Dans ce logiciel, la Tunisie occupe une place névralgique : elle est la Carthage antique qu'il faut soumettre à nouveau pour sécuriser le Mare Nostrum. Cartago Delenda Est (Carthage doit être détruite), cri de guerre du sénateur romain Caton l’ancien est de nouveau dans les esprits à Rome.
En plus, l'Italie fasciste nourrit un ressentiment féroce face à la « Gifle de Tunis » (1881), date à laquelle la France lui a soufflé le protectorat de la régence de Tunisie.
Cette capitulation italienne sera formalisée plus tard dans la Convention d'Anvers du 28 septembre 1896, où Rome est contrainte d'abdiquer ses ambitions directes :
« Le Gouvernement de Sa Majesté le Roi d'Italie et le Gouvernement de la République Française, désireux de consolider leurs relations de bon voisinage... conviennent que les traités et conventions en vigueur entre la France et l'Italie sont étendus à la Tunisie... »
2. La monnaie d'échange des ambitions fascistes:
Ne pouvant s'emparer de la Tunisie, Rome reporte son agressivité sur la Libye voisine. Dès la Convention de Tripoli du 19 mai 1910, signée avec l'Empire ottoman mourant, les frontières orientales de la Tunisie commencent à plier pour satisfaire les appétits impériaux :
« La ligne de démarcation part de Ras-Ajdir sur la mer, suit une direction générale Sud-Sud-Ouest... laissant à la Tunisie les territoires des tribus relevant du Caïdat de Tataouine, et à la Tripolitaine les territoires de la confédération des Nouayls... ».
Ce processus de dépeçage culmine sous le régime fasciste lors des accords Laval-Mussolini du 7 janvier 1935. Pour amadouer le dictateur italien et sceller une alliance précaire en Europe, la France utilise le territoire tunisien comme une monnaie d'échange saharienne :
« La frontière entre la Tunisie et la Libye italienne est rectifiée au Sud de Tummo. La France abandonne à l'Italie la souveraineté sur le territoire compris entre l'ancienne ligne de démarcation et la nouvelle ligne tracée comme suit : une ligne droite reliant la Borne 233 au puits de Ghadamès... ».
Les populations tribales du Sud, historiquement fidèles au Bey de Tunis, voient alors leurs espaces ancestraux de transhumance définitivement fracturés par ces arrangements impériaux.
IV. La trahison de 1962 et le hold-up multilatéral du Caire (1964) :
Le double dynamique coloniale a circonscrit la Tunisie moderne dans un territoire exigu et enserré, privé des richesses énergétiques et hydrauliques issues de son propre sol historique.
Ce préjudice mémoriel et matériel a été aggravé au moment de l'indépendance de l'Algérie par une série de reniements politiques majeurs.
1. Le reniement de l'accord de 1961 par Ahmed Ben Bella :
En juillet 1961, conscient du sacrifice immense de la Tunisie (dont le symbole sanglant demeure le bombardement de Sakhiet Sidi Youssef), Ferhat Abbas avait signé au nom du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) un protocole d'accord sans équivoque :
« Le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne reconnaît que le tracé des frontières sahariennes imposé par la puissance coloniale ne saurait lier les deux pays frères. Une commission mixte algéro-tunisienne se réunira dès la proclamation de l'indépendance de l'Algérie pour restituer à la Tunisie ses droits légitimes sur la zone saharienne et la Borne 233. »
Cependant, dès 1962, l'arrivée au pouvoir à Alger d’Ahmed Ben Bella, soutenu par l'armée des frontières de Houari Boumédiène, pourtant ayant trouvé refuge en Tunisie, fige radicalement la situation.
Porté par une rhétorique nationaliste intransigeante et jaloux de capter l'exclusivité de la manne pétrolière saharienne naissante, le régime de Ben Bella oppose une fin de non-recevoir brutale aux requêtes de Tunis, choisissant de violer délibérément la signature du GPRA.
2. Les circonstances opaques de la résolution de l'OUA (Le Caire, 1964):
Pour légitimer ce coup de force bilatéral, Alger orchestre une manœuvre multilatérale d'une profonde opacité lors du Sommet de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) au Caire, en juillet 1964 (Résolution AHG/Res.16).
Consciente que ses frontières résultaient d'un hold-up colonial au détriment de ses voisins notamment tunisien et marocain, la diplomatie algérienne, appuyée par l'Égypte nassérienne, instrumentalise la peur de l'instabilité continentale.
Dans des conditions de débats extrêmement controversées, où la voix des États spoliés fut étouffée sous l'urgence panafricaine, l'OUA adopte le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation (uti possidetis juris).
Cette résolution, présentée mensongèrement comme un outil de paix, fut en réalité un bouclier juridique taillé sur mesure pour sanctuariser le dépeçage colonial.
En figeant juridiquement les frontières du jour au lendemain, l'OUA a permis au régime algérien de blanchir diplomatiquement les frontières impériales tracées par la France, transformant un crime colonial en un dogme de droit international africain (Magazine de l’Économiste Maghrébin n: 952-aout 2026).
V. Conclusion : Refuser le blanchiment du crime colonial :
La crise actuelle de la souveraineté énergétique tunisienne, illustrée par les délestages électriques extrêmement pénibles et hautement dommageables de la STEG et l'exploitation léonine du gazoduc TRANSMED, n'est pas une simple fatalité technique. Elle est le prolongement direct d'une spoliation historique majeure.
À cet égard, chercher à perpétuer le dépeçage colonial de la Tunisie, par qui que ce soit — que ce soit par frilosité, passivité ou opportunisme en Tunisie, par hégémonisme en Algérie, par inertie en Libye, ou par calcul post-colonial en France et en Italie—, et pour quelque raison que ce soit, constitue une faute politique et morale absolue.
Invoquer le besoin de stabilité régionale, le manque de moyens immédiats de l'État tunisien, ou s'abriter derrière des résolutions multilatérales biaisées comme celle du Caire en 1964 — en faisant totalement abstraction des circonstances d'asymétrie, de manipulation et de contrainte de l'époque — revient purement et simplement à blanchir un crime colonial.
Ce dépeçage a été perpétré avec des intentions revanchardes évidentes contre l'héritière de Carthage, dans le but prémédité de la priver à jamais des leviers géologiques, territoriaux et énergétiques indispensables à sa relance.
Accepter le statu quo d'un tracé injuste, c'est se faire le complice passif d'une stratégie séculaire visant à interdire à la Tunisie, héritière de Carthage, de retrouver sa grandeur et sa puissance autonome.
Pour l'État tunisien, la mémoire n'est plus un objet de contemplation, mais un instrument de souveraineté nationale et de libération économique.
La réévaluation des droits de la Tunisie (notamment l'exigence d'une hausse immédiate de la redevance de transit du TRANSMED à 8 % puis 10 %) constitue le premier pas non négociable vers la réparation multiforme de ce grave préjudice historique.