Entre État corrompu et peuple corrupteur!

Il est devenu commode, en Tunisie, de chercher un coupable unique. Hier, c’étaient les partis, les islamistes, les "corrompus", les parlementaires, les élites, les gouvernements successifs... Aujourd’hui, ce sont les "traîtres", les "conspirateurs", les opposants, les journalistes, les syndicalistes et tous ceux qui osent contester le récit officiel ou même la réalité atroce.

Mais à force de désigner des coupables avec une désinvolture qui confine à l’indécence, on a fini par esquiver une question plus importante: et si la crise tunisienne était aussi la crise d’une société qui, pendant des décennies, a appris à vivre avec les travers de l’État, à les contourner, à les exploiter et parfois même à les reproduire?

La Tunisie ne traverse pas une crise; elle traverse une crise de crises. Crise politique, institutionnelle, économique, sociale, morale, éducative, culturelle et, plus profondément encore, crise du rapport que le citoyen entretient avec l’État et avec lui-même. Le plus inquiétant n’est donc pas la multiplication des problèmes mais leur transformation progressive en normalité.

À force de pénuries, de coupures, de promesses, de renoncements et de justifications, l’exception est devenue la règle, l’anormal s’est banalisé et l’inacceptable finit, jour après jour, par être accepté avec une résignation désolante qui précède toujours les grandes abdications collectives.

5 ans après le 25 juillet 2021, le constat est particulièrement sévère. Il faut d’abord appeler les choses par leur nom, sans circonlocutions et sans la moindre prudence de commande qui a transformé le journalisme en exercice d’équilibrisme: le 25 juillet fut bel et bien un coup d’État contre l’ordre démocratique tunisien. Il a suspendu le fonctionnement normal des institutions, dissous le Parlement, concentré les pouvoirs entre les mains du président et, par la suite, démantelé progressivement les mécanismes de contre-pouvoir qui constituaient l’architecture, certes imparfaite, de la démocratie née après la révolution.

Il faut le dire clairement, parce que les mots ont un sens et que le verbatim des événements ne saurait être réécrit au gré des intérêts du moment. Le 25 juillet a enterré la démocratie institutionnelle. Mais il n’a pas enterré la démocratie dans les cœurs et les esprits des Tunisiens. Et cette nuance est capitale car il existe quelque chose que les pouvoirs peuvent confisquer, suspendre ou détruire dans les textes, mais qu’ils ne peuvent jamais posséder entièrement: la conscience citoyenne.

La fierté d’appartenir à une nation, l’amour du pays, la dignité, le sentiment d’être Tunisien avant d’être partisan, idéologue, courtisan ou client d’un quelconque pouvoir; tout cela demeure, en dernière instance, incorruptible. La loyauté véritable du Tunisien n’a pas vocation à être accordée à un président, à un parti, à une idéologie ou à un appareil politique. Elle ne devrait appartenir qu’à la Tunisie.

Et c’est précisément pourquoi il faut distinguer la loyauté au pays de la servilité envers ceux qui gouvernent. Le patriotisme n’est pas l’obéissance, l’amour de la patrie n’est pas l’amour du pouvoir et la défense de l’État ne signifie nullement la défense de ceux qui l’occupent momentanément.

Or le 25 juillet n’est pas né du néant.

Il a été rendu possible par l’épuisement d’un système politique devenu, au fil des années, synonyme d’impuissance, de querelles, d’opportunisme et d’irresponsabilité. Une partie considérable de la population n’a donc pas accueilli le 25 juillet comme un coup de force, mais comme une délivrance. Elle était exaspérée, désabusée, écœurée par une classe politique incapable de répondre à ses attentes et par un Parlement devenu, aux yeux de beaucoup, le cirque d’une politique spectacle. Et donc, il faut avoir aussi le courage de le reconnaître: le coup d’État a trouvé un terrain préparé par la faillite morale et politique d’une partie du système.

Mais cette constatation ne saurait devenir une absolution; parce que même une démocratie décevante ne devient pas moins démocratique parce qu’elle est décevante. Parce qu’un Parlement médiocre ne justifie pas sa suppression. Parce que des partis corrompus ou opportunistes ne rendent pas légitime la concentration absolue du pouvoir. Et parce qu’un peuple qui réclame davantage d’État ne devrait jamais découvrir, quelques années plus tard, qu’on lui demande surtout plus d’obéissance.

Mais il faut désormais poser la question que l’on évite soigneusement: qu’a produit cette délivrance? Car lorsqu’un pouvoir promet de remettre l’État debout, le citoyen est en droit d’attendre au minimum que l’État fonctionne. Or que voit-il aujourd’hui?

Il voit l’électricité disparaître au beau milieu de l’été, parfois pendant des heures, parfois à répétition. On lui explique que c’est la canicule. Et, certes, la canicule est réelle. La chaleur accable le pays, les températures mettent à rude épreuve les réseaux et la consommation électrique explose. Mais la canicule explique-t-elle tout? Voilà une question qu’un État sérieux devrait prendre le temps d’expliquer à ses citoyens. Parce qu’une canicule n’est pas un événement tombé du ciel sans précédent. Elle est prévisible, elle se prépare, elle se modélise, elle se gère et elle ne devrait surtout pas devenir la formule magique permettant de transformer chaque défaillance structurelle en fatalité météorologique.

Sinon, demain, à qui la faute? À la chaleur pour l’électricité? À la sécheresse pour l’eau? À la spéculation pour les pénuries? Aux commerçants pour l’inflation? Aux réseaux sociaux pour la colère? Aux "traîtres" et "ennemis" pour les critiques? Aux "conspirateurs" pour les échecs? Et, au bout du compte, à tout le monde sauf à ceux qui gouvernent!

Mais voici le plus extraordinaire; même quand il fait 50 degrés dehors, même quand le courant saute, même quand les climatiseurs s’arrêtent, même quand des personnes âgées, des malades ou des enfants suffoquent dans des appartements transformés en étuves, le citoyen tunisien doit encore subir la chaleur plus caniculaire du mépris administratif et politique.

Pas d’explication suffisamment claire, pas de calendrier fiable, pas de véritable mea culpa, pas d’excuses publiques à la hauteur du désagrément imposé à des millions de citoyens. Et surtout, cette désinvolture institutionnelle qui donne parfois le sentiment que ceux qui gouvernent vivent dans une autre Tunisie que celle des citoyens. Comme si l’usager n’était pas un citoyen mais simplement un compteur. Comme si celui qui paie sa facture n’avait aucun droit à l’information. Comme si l’État pouvait interrompre un service essentiel et considérer que le problème s’arrête au moment où l’électricité revient..! Il y a quelque chose de profondément humiliant à devoir réclamer des explications à ceux qui devraient spontanément les fournir.

Et puis il y a l’eau. Là, le spectacle devient presque ubuesque; plus d’eau potable dans certaines régions, des coupures répétées, des robinets à sec, des familles obligées de stocker quelques bouteilles comme si elles se préparaient à un siège.. et, dans le même temps, une eau minérale devenue elle-même difficile à trouver.

Le citoyen tunisien se retrouve ainsi confronté à une situation qui aurait semblé grotesque il y a quelques années. Il peut manquer d’eau au robinet et manquer d’eau en bouteille dans le même pays. Et lorsque l’eau minérale elle-même se raréfie, lorsqu’il faut faire la queue, chercher plusieurs magasins, appeler des proches ou constituer des réserves comme en temps de pénurie, ce n’est plus seulement un problème d’approvisionnement. C’est le symptôme d’un État qui semble avoir perdu la capacité d’anticiper les crises les plus élémentaires.

Et que dire des autres pénuries, récurrentes ou ponctuelles, qui ont fini par installer dans l’esprit collectif cette curieuse habitude d’attendre le prochain manque? Manque de médicaments, de produits essentiels, d’eau, d’électricité, de carburant, et plus grave encore, manque d’explications. Car le citoyen ne souffre pas seulement de la pénurie matérielle mais il souffre de l’opacité qui l’accompagne.

Dans un pays où l’eau est une nécessité vitale, le citoyen apprend parfois les nouvelles de son propre pays par bribes, par déclarations éparses, par publications Facebook, par vidéos, par podcasts et par rumeurs. Un responsable explique une partie du problème sur les réseaux sociaux mais un autre donne une autre version. Un ministère communique à demi-mot. Un dirigeant promet que "tout reviendra bientôt à la normale". Et pendant ce temps, le récit politique officiel continue souvent de chercher ailleurs l’explication de nos malheurs: complot, sabotage, spéculation, mains cachées, ennemis de l’intérieur, ennemis de l’extérieur. Que des fantômes malfaiteurs partout! Mais tout sauf l’essentiel: qui est responsable de quoi?

Et c’est ici que le malaise devient forcément politique. Car il est parfaitement légitime de rechercher des actes criminels, des sabotages ou des manipulations lorsqu’il existe des éléments sérieux les établissant. Mais quand une crise structurelle est systématiquement racontée sous l’angle de la conspiration, le pouvoir finit par fabriquer un récit dans lequel il devient impossible de distinguer l’incompétence de la malveillance, l’erreur de la faute, la défaillance technique du sabotage. Et surtout, il devient impossible de demander des comptes.

Or la première obligation d’un pouvoir n’est pas de produire un récit héroïque sur lui-même. C’est de rendre des comptes.

Voilà ce qui manque le plus cruellement aujourd’hui: la reddition de comptes. Le citoyen ne demande pas que les responsables soient parfaits. Il demande qu’ils lui parlent. Il demande qu’on lui dise pourquoi il n’y a plus d’électricité, pourquoi l’eau disparaît, pourquoi l’eau minérale manque, pourquoi les pénuries se répètent, pourquoi les infrastructures semblent constamment prises de court, pourquoi les mêmes problèmes reviennent et surtout: qui avait prévu quoi, qui n’a pas fait quoi, qui a décidé quoi et qui devra assumer quoi?

C'est la définition et le propre d’un État responsable. Pas un État qui parle beaucoup mais un État qui répond. Or le sentiment qui s’installe dans une partie de la population est précisément celui d’un pouvoir qui ne se sent plus obligé de s’expliquer devant elle. Comme si le peuple était devenu une variable secondaire et comme si les citoyens étaient bons à applaudir, à patienter, à payer, à subir et, surtout, à se taire.

Cette impression est d’autant plus choquante qu’elle contraste avec l’omniprésence du discours sur le peuple. Le peuple est partout dans les discours mais nulle part dans les décisions. On parle en son nom, on prétend agir pour lui, on invoque sa dignité, on brandit sa souveraineté, on affirme défendre ses intérêts... mais lorsqu’il réclame de l’eau, de l’électricité, des médicaments, des transports décents, une administration efficace ou simplement des explications, il découvre qu’il n’est plus le souverain mais le dernier des interlocuteurs. Et c’est une contradiction que la communication politique ne peut éternellement dissimuler. Et c’est là que surgit un personnage caricatural des crises: le courtisan du pouvoir.

Cet énergumène politique, médiatique ou numérique qui, confronté à une population suffocante, privée d’eau ou plongée dans le noir, ne commence pas par demander des comptes à ceux qui gouvernent. Non; il commence par défendre le maître. Si l’électricité est coupée, c’est la faute à la canicule. Si l’eau manque, c’est la sécheresse. Si l’eau minérale disparaît, ce sont les spéculateurs. Si les prix augmentent, ce sont les commerçants. Si les citoyens protestent, ce sont les ennemis. Si les journalistes enquêtent, ils sont suspects. Si l’opposition critique, elle complote. Et si quelqu’un demande simplement: qui donc gouverne ce pays? il devient à son tour suspect. Le courtisan ne défend même pas une politique mais son maître.

Et c’est là que la dignité nationale s’abîme. Car il existe une différence fondamentale entre défendre son pays et défendre ceux qui le gouvernent. Le patriotisme véritable consiste à défendre le peuple, ses droits, ses ressources, ses institutions et son avenir. Le courtisanisme consiste à défendre le pouvoir même quand il faudrait lui demander des comptes. Le premier est une vertu civique. Le second est une abdication morale.

Plus grave encore, le courtisan finit par devenir plus royaliste que le roi. Là où un responsable peut parfois reconnaître une défaillance, lui trouve une justification. Là où un ministre pourrait présenter des excuses, il trouve un complot. Là où un citoyen réclame simplement de l’eau, il voit une manipulation politique. Il préfère la tranquillité de son maître à la dignité de ses compatriotes. Mais ces courtisans ne prospèrent pas seuls. Ils prospèrent surtout grâce à un phénomène plus vaste et plus pernicieux: le désintérêt. Le désintérêt pour la chose publique, le je-m’en-foutisme érigé en philosophie de survie, l’indifférence devant ce qui ne nous touche pas personnellement.

Cette étrange capacité à regarder brûler la maison d’à côté en se disant qu’au moins la nôtre tient encore debout. Puis, lorsque la fumée entre finalement par nos propres fenêtres, nous découvrons que le problème était collectif depuis le début.

Le peuple corrupteur n’est donc pas seulement celui qui donne ou accepte un bakchich; il est avant tout celui qui, par indifférence, laisse prospérer ceux qui le gouvernent mal. Celui qui sait mais ne dit rien, qui voit l’injustice mais préfère détourner les yeux et qui se moque de la politique jusqu’au jour où la politique vient frapper à sa porte. L’indifférence est ainsi la forme la plus confortable de la complicité car elle ne demande ni courage ni conviction mais demande seulement de fermer les yeux. Et quand une société entière se met à fermer les yeux, les opportunistes n’ont plus besoin de se cacher mais ils avancent à visage découvert; les arrivistes prospèrent, les lèche-bottes se multiplient, les larbins serviles se découvrent soudain des vocations patriotiques, les carriéristes changent de veste avec la même facilité qu’ils changent de discours, et les plus habiles comprennent très vite que, dans certains systèmes, la compétence est moins rentable que l’allégeance. Voilà le véritable drame.

Un pays ne se dégrade pas seulement parce que ses dirigeants sont mauvais mais parce que les meilleurs se taisent, les honnêtes se retirent, les compétents renoncent, les courageux se découragent et les médiocres comprennent que la proximité avec le pouvoir constitue le plus court chemin vers l’ascension. Alors le système finit par sélectionner non plus les meilleurs mais les plus dociles, non plus les plus compétents mais les plus utiles, non plus les plus courageux mais les plus accommodants.

Et, progressivement, la médiocrité devient une méthode de gouvernement. Et ainsi le pire peut devenir banal. Car le pire n’arrive pas toujours avec fracas mais parfois en silence, par petites concessions, par petites lâchetés, par petits arrangements et par petites fidélités intéressées; un citoyen qui se tait, un journaliste qui détourne les yeux, un responsable qui ment par omission, un fonctionnaire qui obéit par peur, un opportuniste qui applaudit par intérêt ou un courtisan qui justifie l’injustifiable. Et toute une société finit par considérer que "ce n’est pas son problème". Voilà pourquoi les contradictions du récit actuel deviennent si difficiles à supporter.

D’un côté, un responsable explique sur les réseaux sociaux qu’il existe effectivement des problèmes techniques, des contraintes, des insuffisances, des difficultés d’approvisionnement. De l’autre, le discours politique officiel tend à présenter la crise comme l’œuvre d’adversaires, de saboteurs ou de conspirateurs. Et entre les deux, le citoyen regarde son robinet, il ouvre; rien. Il allume la lumière; rien. Il cherche une bouteille d’eau; en vain. Et il entend quelque part ensuite que tout est sous contrôle. Voilà la véritable contradiction: le pouvoir raconte une chose, le quotidien en raconte une autre. Et quand ces deux récits ne coïncident plus, lorsque la parole officielle se heurte frontalement à l’expérience quotidienne de millions de personnes, le problème n’est plus seulement communicationnel; il est politique.

Le peuple peut supporter une mauvaise nouvelle, une erreur, une période difficile mais il supporte beaucoup moins d’être pris pour un imbécile. Il accepte difficilement qu’on lui explique que tout va bien quand il fait la queue pour acheter de l’eau. Il supporte mal qu’on lui parle de réussite quand il vit dans le noir. Il ne comprend plus qu’on lui demande de croire lorsque son quotidien lui ordonne de douter. Et aucune communication politique, aussi savamment calibrée soit-elle, ne peut durablement vaincre cette contradiction. Aucun récit sur les conspirateurs, les spéculateurs et les traîtres ne résiste éternellement au réel. Aucune propagande ne résiste éternellement à un robinet vide. Aucune rhétorique souverainiste ne rafraîchit un appartement privé d’électricité. Aucun discours sur la dignité ne remplace une bouteille d’eau. Aucun procès politique ne fera fonctionner une centrale électrique et aucune accusation de complot ne remplira un barrage.

C’est là que se mesure la différence entre le pouvoir qui parle et l’État qui fonctionne.

Un État peut avoir des ennemis. Tous les États en ont. Mais un État compétent doit également avoir des plans, des réserves, des infrastructures, des scénarios d’urgence, des responsables identifiés, des procédures et, surtout, une capacité à communiquer honnêtement quand quelque chose échoue.

La crise tunisienne actuelle révèle donc une vérité beaucoup plus inquiétante que la simple succession de pénuries; elle révèle la crise de la responsabilité. Et cette crise-là ne date pas du 25 juillet; elle est plus ancienne. Mais le pouvoir qui s’était précisément présenté comme celui qui allait mettre fin à l’irresponsabilité politique ne peut plus se réfugier éternellement derrière l’héritage de ceux qui l’ont précédé.

Cinq années, c’est suffisamment long pour commencer à produire son propre bilan. On ne peut pas éternellement gouverner le présent en accusant le passé. On ne peut pas réclamer tous les pouvoirs et refuser toutes les responsabilités! Plus un pouvoir concentre l’autorité, plus il doit accepter d’en porter le coût politique. C’est une règle élémentaire. Si le pouvoir dispose de plus de leviers, il dispose aussi de moins d’excuses. Et c’est précisément pourquoi les coupures d’électricité et d’eau sont devenues politiquement explosives. Elles ne sont pas seulement des incidents techniques; elles sont devenues le symbole d’une question beaucoup plus profonde.. à quoi sert un pouvoir qui prétend avoir sauvé l’État si l’État n’est pas capable de garantir les services essentiels?

La réponse ne peut pas être uniquement: c’est la canicule. Parce que la canicule n’est pas responsable de la gouvernance. La sécheresse n’est pas responsable des choix budgétaires. La chaleur n’est pas responsable de l’absence de transparence. Le climat n’est pas responsable du silence. Et les conspirateurs, quels qu’ils soient, ne peuvent pas devenir l’explication automatique de tout ce qui fonctionne mal.

Il faut donc sortir de cette mécanique infantile où le pouvoir serait toujours innocent et où le citoyen serait toujours victime d’une force obscure. Il faut revenir à une idée simple, devenue révolutionnaire aujourd’hui: un gouvernement est responsable devant ceux qu’il gouverne et ceux-ci ont le droit de demander des comptes sans être traités comme des traîtres. Ils ont le droit de critiquer sans être soupçonnés, d’être en colère sans être accusés de conspirer. Ils ont le droit de dire: nous en avons assez!

Mais cette exigence doit également s’accompagner d’une exigence envers nous-mêmes. Car nous revenons au point de départ; entre État corrompu et peuple corrupteur, le cercle est vicieux et nous ne sortirons pas de cette crise en remplaçant simplement un groupe de privilégiés par un autre, en échangeant une clientèle contre une autre, en remplaçant un courtisan par un nouveau courtisan ou en attendant encore un homme providentiel.

La Tunisie a besoin d’institutions qui fonctionnent, de responsables qui rendent des comptes, de citoyens qui refusent le favoritisme, de médias qui enquêtent, d’une justice indépendante et d’une administration qui comprend enfin que le citoyen n’est pas un sujet mais le seul et unique propriétaire de la République. Et si la démocratie institutionnelle a été enterrée le 25 juillet, elle ne doit pas pour autant être enterrée dans les consciences.

Car quelque chose demeure, malgré les années de désillusion, malgré les manipulations, malgré les renoncements; la fierté citoyenne de millions de Tunisiens qui refusent, au fond d’eux-mêmes, que leur pays appartienne à une clique, à une caste, à des abrutis, à un appareil ou à un homme.

Cette appartenance-là est plus forte que les régimes. Cette loyauté-là est incorruptible. Le Tunisien peut être déçu de son pays sans cesser de l’aimer. Il peut haïr la politique sans haïr la République. Il peut critiquer l’État sans trahir la Tunisie. Et c'est bien cette distinction que les courtisans, les propagandistes et les serviles cherchent constamment à brouiller car pour eux, critiquer le pouvoir équivaut à critiquer la patrie. Mais NON; la patrie n’est pas le palais présidentiel, n’est pas un gouvernement, n’est pas un ministre, n’est pas un parti, n’est même pas un régime.. La patrie, c’est le peuple, la terre, la mémoire, la dignité, l’histoire et l’avenir que nous partageons. Et celui qui défend cette patrie contre les abus de ceux qui la gouvernent n’est pas un traître ou un saboteur. Il est, au contraire, le dernier véritable patriote dans une salle remplie de courtisans.

C’est cela que le pouvoir tunisien semble avoir oublié. Et c’est peut-être cela que les Tunisiens doivent, eux aussi, cesser d’oublier; une République n’est pas la propriété de ceux qui occupent momentanément ses palais, ses ministères et ses bureaux. Elle appartient toujours à ceux qui travaillent, paient leurs impôts, remplissent leurs réservoirs, cherchent de l’eau, attendent devant les administrations, envoient leurs enfants à l’école et supportent quotidiennement les conséquences des décisions prises en leur nom.

Lorsque le peuple est dans le noir, le pouvoir ne devrait pas chercher une lumière dans le récit politique mais il devrait allumer la lumière. Lorsque le peuple a soif, il ne devrait pas chercher un complot mais il devrait donner de l’eau. Lorsque les pénuries se multiplient, il devrait fournir des explications. Lorsque les responsables commettent des erreurs, ils devraient avoir la décence de les reconnaître. Lorsque l’État échoue, ses représentants devraient avoir l’humilité de présenter des excuses. Et lorsque le citoyen proteste, il devrait être écouté et non suspecté. Car à force de demander au peuple de patienter, de comprendre, de pardonner et de croire, il arrive un moment où une question finit inévitablement par surgir: et si le véritable problème n’était plus seulement que l’État fonctionne mal mais qu’il ait progressivement cessé de considérer le citoyen comme sa raison d’être? Et une autre question s’impose à nous tous: combien de temps encore accepterons-nous que le désintérêt, l’indifférence, les lèche-bottes, les larbins et les opportunistes aggravent ce qui est déjà pire que jamais?

Le pouvoir a ses responsabilités mais une société qui regarde ailleurs a aussi les siennes. Un État peut être corrompu, un peuple peut devenir corrupteur, un pouvoir peut devenir autoritaire, un peuple peut devenir indifférent, un régime peut produire des courtisans mais sans la complaisance, sans le silence, sans le désintérêt et sans cette terrible habitude de détourner les yeux, aucun système ne peut durablement prospérer dans l’impunité.

C’est pourquoi la véritable bataille tunisienne n’est pas seulement celle qui oppose le pouvoir à ses adversaires mais celle qui oppose la conscience à la résignation, la citoyenneté au clientélisme, la dignité à la servilité, la vérité au récit, et la République aux intérêts de ceux qui veulent la posséder.

La Tunisie n’est donc ni condamnée par son peuple ni sauvée par son État. Elle est prisonnière d’un cercle vicieux dans lequel les défaillances institutionnelles nourrissent les comportements opportunistes, tandis que les comportements opportunistes alimentent à leur tour la faiblesse des institutions. Casser ce cercle exige autre chose qu’un sauveur; il exige des citoyens. Des citoyens qui ne confondent plus l’autorité avec la compétence, la vengeance avec la justice, la propagande avec l’information, la loyauté avec la soumission et le patriotisme avec l’adoration du pouvoir. Des citoyens qui comprennent enfin que se désintéresser de la politique, c’est laisser la politique décider seule de leur vie. Des citoyens qui refusent de devenir les spectateurs indifférents de leur propre déclassement. Des citoyens qui cessent d’applaudir les courtisans simplement parce qu’ils parlent au nom du pouvoir. Des citoyens qui savent qu’un pays ne se relève jamais avec des lèche-bottes, mais avec des hommes et des femmes capables de dire non. Parce qu’un État peut survivre à une pénurie, à une coupure d’électricité, il peut même survivre à une crise politique mais aucune République ne survit durablement au moment où son peuple finit par croire qu’il ne compte plus, ou qu’il ne peut plus rien changer.

Et c’est là, au fond, le dernier rempart tunisien. Pas le président, pas son récit monotone, pas son régime amateur, pas ses lèche-bottes, pas ses slogans creux. C'est le citoyen qui, malgré les déceptions, refuse de vendre sa conscience, qui, malgré les pénuries, refuse de vendre sa dignité, qui, malgré les propagandes, refuse de vendre sa vérité et qui, malgré les pouvoirs successifs, continue de considérer que sa loyauté ne se négocie pas parce que la Tunisie n’appartient ni à ceux qui la gouvernent, ni à ceux qui les servent. Elle appartient à ceux qui l’aiment sans rien attendre d’elle en retour et qui refusent, précisément pour cette raison, de la laisser être confisquée.

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