Il fallait sans doute une bonne dose d’indécence pour présenter comme "important" un témoignage aussi creux, aussi narcissique et aussi insultant pour la mémoire collective tunisienne que celui livré par Nesrine Ben Ali. Important pour qui et selon quels critères? Car en dehors d’un récit autocentré, larmoyant et soigneusement scénarisé, il n’y a dans ce document audiovisuel ni révélation, ni vérité, ni courage aucun.
Tout, dans ce témoignage, relève moins de la confession que de la mise en scène. Une mise en scène du moi, de l’ego blessé, de la fille "différente" qui aurait souffert dans l’opulence, qui aurait compris avant les autres, qui aurait supplié son père de desserrer l’étau de la dictature. Cette narration, déjà mille fois recyclée par les enfants des tyrans déchus, repose sur une manipulation émotionnelle grossière; se poser en victime périphérique d’un système dont on a pourtant été l’un des principaux privilèges incarnés.
La forme elle-même trahit le fond. La voix, volontairement grave, artificiellement durcie et masculinisée, semble travaillée pour imposer une autorité qui ne vient ni de l’expérience politique ni de la légitimité morale. Elle n’exprime ni pudeur ni retenue, mais une posture, un ton appris, comme si l’intonation devait compenser le vide du propos.
Le visage de la catin, figé sous des couches épaisses de maquillage, rigidifié par des injections manifestes, raconte à sa manière l’histoire d’un monde obsédé par l’apparence, incapable d’affronter le réel autrement qu’à travers le filtre du paraître. Cette esthétique outrancière n’est pas un détail anodin; elle est le prolongement visuel d’un discours artificiel, déconnecté, fabriqué pour la caméra plus que pour la vérité.
Car il faut rappeler une évidence que ce témoignage tente de diluer; on ne grandit pas dans un palais présidentiel quadrillé par la police politique sans être, objectivement, un produit du régime. Les anecdotes sur l’enfance protégée, les sorties sous escorte, les fréquentations "populaires" évoquées comme preuve d’humanité, ne font que souligner l’abîme entre une jeunesse vécue dans l’impunité et celle d’une génération tunisienne broyée par la censure, la marginalisation et le désespoir.
La lecture immédiate l’image est, à cet égard, accablante. Le corps parle là où les mots mentent. La gestuelle est calculée, les expressions faciales excessives ou figées, le regard oscillant entre finesse et fausse vulnérabilité. Tout concourt à une performance plus qu’à un témoignage. Ce n’est pas une femme qui se souvient, c’est un personnage qui se défend. Pas une conscience politique, mais une héritière embarrassée par l’Histoire, cherchant à se blanchir par procuration morale.
L’argument le plus indécent reste sans doute celui de la "liberté de la presse". Prétendre, après coup, avoir été une alliée secrète de la liberté alors que des journalistes étaient emprisonnés, exilés ou brisés sous le règne de son père, relève d’une falsification morale. Les larmes invoquées, les supplications familiales rapportées, ne pèsent rien face aux faits: 23 ans de dictature, de censure systémique, de prédation économique et de violence d’État.
Ce témoignage ne dit rien de nouveau sur Ben Ali, sinon ce que l’on savait déjà; un système clanique, verrouillé, indifférent à la souffrance du peuple, incapable même de produire une descendance politiquement lucide ou moralement responsable. Il ne dit rien non plus sur la Tunisie, sinon le malaise persistant d’un pays où l’on continue à offrir des tribunes à ceux qui n’ont jamais demandé pardon, jamais reconnu leur dette envers les victimes, jamais assumé leur rôle, même indirect, dans la machine oppressive.
En gros, ce témoignage ne relève ni de l’histoire ni de la mémoire. Il appartient au registre du recyclage médiatique, de la nostalgie toxique et du mépris social. Le traiter comme une "pièce à verser" au dossier de l’histoire tunisienne est une insulte à celles et ceux qui ont payé la dictature de leur liberté, de leur chair ou de leur vie. L’histoire ne s’écrit pas avec les sanglots tardifs et hypocrites d’une catin, mais avec la vérité, la responsabilité et la justice; trois mots que cette mise en scène ignore superbement.