Le nouvel ordre mondial à découvert

Donald Trump n’a jamais vraiment habité la fonction présidentielle; il l’a occupée comme on occupe un marché, un guichet ou un plateau de négociation immobilière. Là où ses prédécesseurs feignaient au moins le respect des formes, il a revendiqué la brutalité du fond.

Le monde, sous sa présidence, n’est plus un système d’équilibres fragiles mais un vaste registre comptable: alliés, clients, adversaires, débiteurs, États récalcitrants et mauvais payeurs à sanctionner. Sa politique étrangère s’est ainsi déployée non comme une diplomatie mais comme une fiscalité globale, faite de menaces, de droits de douane, de chantages assumés et d’ingérences décomplexées.

Le cas du Venezuela illustre cette logique jusqu’à la caricature. Un pays réduit à un gisement à récupérer, un pouvoir à délégitimer et une souveraineté à contourner. Sous couvert de morale démocratique, Washington a renoué avec une tradition ancienne; affamer pour plier, isoler pour renverser et reconnaître des autorités parallèles comme on impose un conseil d’administration hostile.

"L’humanitaire", dans ce contexte, n’est qu’un vernis commode; le véritable enjeu reste l’énergie, le contrôle régional et le signal envoyé à tout État tenté par l’insubordination. Trump n’a réellement rien inventé ici, mais il a retiré le masque; la domination n’a plus besoin d’alibi idéologique, elle s’annonce désormais à voix haute.

Plus révélatrice fut l’épisode groenlandais, traité par le président américain comme une acquisition potentielle et un actif stratégique à négocier. Derrière la provocation apparente se cache pourtant une intuition froide et largement partagée dans les cercles de puissance; le Grand Nord est devenu l’un des nouveaux centres de gravité du monde. Routes maritimes libérées par la fonte des glaces, réserves minières considérables, position militaire décisive entre Amérique, Europe et Russie.

Ainsi le Groenland concentre à lui seul toutes les tensions du 21ᵉ siècle. Le fait qu’un président des États-Unis ait cru possible d’en parler comme d’un bien immobilier a choqué par la forme, mais il révélait une vérité plus dérangeante: les territoires stratégiques sont désormais perçus comme des marchandises géopolitiques, promises à une concurrence de plus en plus rude.

Dans cette même logique, l’administration Trump est allée plus loin encore en cherchant à imposer de facto une forme de contrôle américain sur l’île au nom de la "sécurité nationale". Cette posture, présentée comme une nécessité stratégique face aux ambitions russes et chinoises dans l’Arctique, a suscité une vive opposition en Europe et particulièrement au Danemark, pour qui le Groenland demeure une composante non négociable de sa souveraineté.

Trump, en isolant l’ONU, a évoqué un "accord-cadre" avec l’OTAN, censé légitimer ce redéploiement stratégique, mais loin de renforcer l’Alliance, cette initiative a mis en lumière ses fractures internes. Entre alliés européens inquiets d’une mise sous tutelle déguisée et Washington agissant en puissance tutélaire plutôt qu’en partenaire, l’OTAN s’est retrouvée prise dans une crise de confiance révélatrice: celle d’une alliance où la solidarité cède progressivement le pas à la loi du rapport de force.

Cette approche, faite de coercition directe et de rapports de force assumés, a contribué à accélérer une dynamique déjà à l’œuvre depuis deux décennies. Les guerres n’ont cessé de se multiplier, souvent périphériques, rarement déclarées, presque toujours asymétriques. Elles ne visent plus tant à conquérir des territoires qu’à verrouiller des flux: énergie, minerais, routes commerciales, influence monétaire, richesses souterraines et ressources naturelles exploitables, etc. La force militaire n’est plus une fin en soi mais un outil parmi d’autres, au même titre que les sanctions économiques, la guerre informationnelle ou la pression technologique.

Dans ce paysage, les grandes puissances avancent leurs pions avec des styles différents mais des objectifs convergents. La Russie privilégie l’épreuve de force directe, cherchant à redessiner ses zones d’influence par la contrainte militaire et la dissuasion. La Chine, plus patiente, investit, prête, construit et attend, transformant la dépendance économique en levier politique. L’Europe, quant à elle, oscille entre idéologies "mortes", principes proclamés et impuissance stratégique, prisonnière de ses divisions internes et de sa dépendance sécuritaire. Or Trump n’a pas vraiment créé ce désordre; il l’a rendu plus visible et plus brutal en refusant le langage feutré de la diplomatie traditionnelle.

Dans un schéma pareil, les prochaines années risquent de prolonger, voire d’aggraver cette logique. La planète entre dans une phase où la rareté des ressources, de l’eau, de l’énergie et des terres exploitables devient le moteur principal des conflits. Dans ce même schéma, la tentation de l’unilatéralisme et de la force s’impose comme une solution rapide, surtout pour des dirigeants convaincus que le monde respecte moins le droit que la puissance. La présidence Trump, loin d’être une anomalie passagère, pourrait apparaître rétrospectivement comme un moment de bascule. Un moment où l’ordre international a cessé de se raconter des histoires.

Ce sont, comme toujours, les pays du Sud et les peuples dominés qui paient le prix le plus lourd. États fragilisés par la dette, sociétés déjà minées par les inégalités, populations prises en étau entre autoritarisme interne et pressions extérieures; la guerre économique et la confrontation globale transforment leurs territoires en champs d’expérimentation. On y teste des sanctions, des blocus, des ingérences, des changements de régime à distance, pendant que le discours sur la démocratie sert de paravent à des intérêts autrement plus prosaïques.

La question centrale demeure alors entière: la force et la guerre "chaude" sont-elles devenues les seuls langages audibles dans un monde saturé de concurrence? L’épisode Trump semble avoir répondu par l’affirmative, non par idéologie mais par pragmatisme cynique. En réduisant la politique internationale à une négociation brutale entre gagnants et perdants, il a affaibli un peu plus les mécanismes de médiation collective. Le danger, à terme, n’est pas seulement l’instabilité chronique, mais la normalisation de la prédation comme mode de gouvernance mondiale.

Trump aura incarné cette dérive avec une franchise dérangeante. Et ce n’est pas un accident de l’histoire ou un subjectivisme trumpien mais le symptôme d’un monde qui doute de ses propres règles et choisit, de plus en plus ouvertement, la loi du plus fort. C’est tragique.

Poster commentaire - أضف تعليقا

أي تعليق مسيء خارجا عن حدود الأخلاق ولا علاقة له بالمقال سيتم حذفه
Tout commentaire injurieux et sans rapport avec l'article sera supprimé.

Commentaires - تعليقات
Pas de commentaires - لا توجد تعليقات