Au lendemain de la conférence de presse tenue à la Maison Blanche par Donald Trump aux côtés du chancelier allemand Friedrich Merz, un fait s’impose avec une netteté brutale: la guerre contre l’Iran, présentée comme une opération de rétablissement de l’ordre, révèle déjà ses fissures stratégiques.
Les déclarations martiales, l’agacement affiché envers l’Espagne et le Royaume-Uni, le retrait britannique de Chypre et l’appel à une fermeté accrue de l’OTAN, contrastent avec une réalité géopolitique infiniment plus complexe. Car si les mots peuvent être tranchants, la géographie, elle, demeure implacable.
L’idée d’un effondrement rapide de Téhéran repose sur une lecture incomplète du rapport des forces. L’Iran n’est ni isolé ni sans profondeur stratégique. Il constitue un maillon essentiel d’un axe eurasiatique dont la cohérence s’est renforcée au fil des sanctions occidentales et des crises successives. Penser que Pékin observerait passivement la chute de ce partenaire clé relève d’une méconnaissance fondamentale des intérêts chinois.
Pour la Chine, l’Iran n’est pas seulement un fournisseur énergétique important; il est un pivot dans l’architecture terrestre et maritime reliant l’Asie orientale au Moyen-Orient et à l’Europe. La stabilité iranienne conditionne une partie des corridors logistiques eurasiatiques, ainsi que l’équilibre des routes énergétiques du Golfe. Laisser tomber Téhéran reviendrait, pour Pékin, à accepter que Washington redessine unilatéralement la carte stratégique de l’Asie occidentale au détriment des ambitions chinoises de connectivité et d’influence.
Il ne s’agit pas d’une solidarité idéologique mais d’un calcul froid. Depuis la guerre en Ukraine, la Russie a démontré qu’elle refusait l’extension indéfinie de l’architecture atlantique vers ses zones d’influence. La Chine, de son côté, observe avec une attention aiguë toute tentative d’encerclement stratégique. Si l’Iran devait tomber sous la pression militaire occidentale, le signal serait limpide; aucun partenaire de Pékin ou de Moscou ne serait à l’abri d’une coalition politico-militaire dirigée par les États-Unis. En termes de crédibilité géopolitique, un tel précédent serait inacceptable pour les deux puissances.
Dans cette équation, l’entrée russe constituerait un tournant décisif. Moscou dispose d’une expérience opérationnelle incontestable, d’une capacité de projection indirecte et d’un savoir-faire en matière de guerre hybride qui pourraient modifier substantiellement le rapport de force sans nécessairement déclencher un affrontement frontal avec l’OTAN. La Russie pourrait privilégier une stratégie d’usure: renforcement massif des systèmes de défense aérienne iraniens, partage de renseignement en temps réel, soutien cybernétique contre les infrastructures militaires adverses et intensification de la coopération navale en mer Caspienne. L’objectif ne serait pas d’ouvrir un nouveau front spectaculaire, mais de rendre toute victoire occidentale excessivement coûteuse et politiquement intenable.
La Chine, quant à elle, n’a, à ce stade, aucun intérêt à une confrontation militaire directe. Sa doctrine privilégie la patience, l’économie et la dissuasion indirecte. Elle peut soutenir l’Iran par des voies financières, logistiques, technologiques ou diplomatiques, en contournant les sanctions et en multipliant les pressions dans les enceintes internationales. Elle peut également renforcer sa coopération militaire sans franchir le seuil d’un engagement ouvert. Cette gradation dans la réponse lui permettrait de défendre ses intérêts tout en évitant une guerre directe avec les États-Unis.
Mais si l’escalade se poursuivait, la coordination sino-russe pourrait devenir plus visible. Les meilleures tactiques pour ces deux puissances ne résideraient pas dans une offensive classique, mais dans une combinaison de leviers asymétriques: saturation des défenses adverses par la technologie et la guerre électronique, pression énergétique sur les marchés mondiaux, démonstrations navales dissuasives dans des points stratégiques et usage calculé de la diplomatie pour fracturer le consensus occidental. En d’autres termes, transformer le conflit en épreuve de résistance globale plutôt qu’en bataille décisive.
Le pire scénario cependant serait celui d’une confrontation élargie opposant, de facto, deux blocs: d’un côté, les États-Unis, l’entité sioniste et certains alliés occidentaux, de l’autre, un axe sino-russe soutenant l’Iran. Une telle polarisation transformerait un conflit régional en crise systémique. Les voies maritimes seraient menacées, les marchés énergétiques plongeraient dans une volatilité extrême, et les chaînes d’approvisionnement mondiales subiraient des chocs dont l’économie occidentale, déjà fragilisée, aurait du mal à se relever.
Plus grave encore, la proximité des forces militaires dans des espaces restreints, le Golfe, la mer d’Oman, la mer Rouge et le détroit de Bab el Mandeb, augmenterait mécaniquement le risque d’incident non maîtrisé. Une collision navale, une erreur d’identification, un tir mal interprété pourraient déclencher une escalade rapide. Dans un contexte où plusieurs puissances nucléaires seraient indirectement impliquées, la dissuasion jouerait un rôle stabilisateur... jusqu’au moment où elle ne suffirait plus!
Il faut également mesurer l’effet domino régional. Une implication chinoise et russe donnerait à d’autres acteurs l’audace de s’engager plus ouvertement. Les lignes de fracture confessionnelles et politiques au Moyen-Orient se superposeraient aux rivalités de grandes puissances, créant un maillage explosif. L’embrasement ne serait plus circonscrit à l’Iran; il toucherait l’Irak, le Levant, le Golfe, l’Égypte et au-delà.
Affirmer que la Chine et la Russie ne laisseront pas l’Iran tomber n’est donc pas une posture rhétorique mais une déduction simplement stratégique. Pékin comme Moscou savent que la perte de Téhéran affaiblirait durablement leur projection en Asie occidentale et conforterait l’hégémonie américano-sioniste dans une zone vitale pour leurs intérêts énergétiques et sécuritaires. Dans une logique de puissance, un tel recul serait inacceptable.
Reste une interrogation décisive: jusqu’où ces deux puissances sont-elles prêtes à aller pour empêcher ce scénario? Leur culture stratégique privilégie l’évitement du choc frontal et la recherche d’un équilibre multipolaire plutôt que d’une confrontation binaire. Pourtant, si elles estiment que l’ordre international bascule vers une marginalisation de leurs intérêts fondamentaux, elles pourraient accepter un risque qu’elles ont, jusqu’ici, soigneusement évité.
Ce conflit, présenté comme une guerre limitée, préventive et inévitable, pourrait ainsi devenir le catalyseur d’un basculement mondial. Non parce que Pékin et Moscou rechercheraient l’affrontement mais parce qu’ils ne peuvent se permettre d’apparaître impuissants face à l’effondrement d’un partenaire clé. Et dans une équation aussi périlleuse, la question n’est plus seulement de savoir qui gagnera la bataille iranienne, mais si le système international survivra intact à l’épreuve de force qu’elle pourrait déclencher. Une guerre nucléaire ou une troisième guerre mondiale!