Il fut un temps où l’opinion, dans sa noblesse la plus exigeante, se voulait l’expression d’une pensée informée, structurée et, à tout le moins, adossée à une certaine rigueur intellectuelle. Aujourd’hui, en Tunisie, force est de constater, non sans une pointe d’amertume, que cette même opinion tend à se muer en un théâtre d’approximations, d’invectives et, trop souvent, d’impostures à peine dissimulées.
À bien des égards, la scène intellectuelle tunisienne, qu’elle soit politique, médiatique ou même académique, semble traversée par une crise silencieuse mais profonde: la légitimité du discours. En effet, l’autorité du savoir, jadis fondée sur la compétence et la méthode, se voit désormais concurrencée, voire supplantée, par une parole immédiate, désinhibée et affranchie de toute exigence de vérification.
Il ne s’agit plus tant de comprendre que de réagir, ni d’analyser que de s’indigner. De surcroît, l’expertise elle-même est devenue suspecte, reléguée au rang d’opinion parmi d’autres, dans une horizontalité trompeuse où tout se vaut mais rien ne s’élève véritablement.
Dans ce contexte, la tendance à la division s’impose comme une constante préoccupante. Loin de favoriser le débat contradictoire, pourtant consubstantiel à toute démocratie vivante, le discours public se fragmente en camps hermétiques, irréconciliables; chacun retranché dans ses certitudes. Ainsi, au lieu d’un espace de délibération, se dessine un champ de confrontation permanente où l’argument cède le pas à la stigmatisation et où la nuance est perçue comme une faiblesse, sinon comme une trahison. À cet égard, la polarisation n’est pas seulement un symptôme; elle est devenue un mode opératoire.
Par ailleurs, l’emprise croissante de l’idéologie mérite d’être interrogée avec lucidité. Loin du cadre d’interprétation du réel, ce qui serait inévitable, l’idéologie est désormais une usurpation et un substitut à la pensée. Lorsqu’elle cesse d’être un outil pour devenir une fin en soi, toute idéologie enferme hermétiquement le discours dans une logique de répétition et d’exclusion.
Dès lors, les faits sont sélectionnés, tordus ou ignorés selon qu’ils confirment ou non une grille préétablie. Le raisonnement se fait circulaire et la critique impossible. En d’autres termes, l’idéologie, en absolutisant ses postulats finit par produire ce qu’elle prétend combattre: une forme de cécité intellectuelle.
C’est dans ce paysage déjà fragilisé qu’un autre phénomène, plus insidieux encore, s’impose; la focalisation récurrente sur les questions liées à l’islam, envisagé à la fois comme religion et comme matrice culturelle. En apparence, ces débats se présentent comme nécessaires, voire salutaires. En réalité, ils dérivent bien souvent vers des polémiques stériles où la complexité du fait religieux est réduite à des caricatures sommaires. Il ne s’agit plus d’interroger mais de disqualifier. Il ne s’agit plus de comprendre mais de déconstruire à charge. Le religieux et le conservateur deviennent alors des cibles privilégiées, sinon des repoussoirs commodes dans une mise en scène permanente de la modernité contre la tradition.
Or, cette dynamique n’est pas sans conséquences. En s’attaquant de manière récurrente à tout ce qui relève du religieux, elle finit, par un effet d’entraînement, par fragiliser l’ensemble des repères qui structurent la société: les références culturelles, les héritages linguistiques, les appartenances symboliques et, au-delà, la question même de l’identité. Car enfin, peut-on durablement dissocier une société de ses fondements historiques et culturels sans risquer de la désorienter? À force de vouloir déconstruire sans reconstruire, le débat public court inévitablement le risque de produire un vide normatif où plus rien ne fait sens de manière stable.
Il en résulte une forme de déracinement intellectuel où l’individu, privé de repères clairs, oscille entre adhésion superficielle et rejet instinctif. Ce phénomène, loin de favoriser l’émancipation, engendre au contraire une confusion généralisée, propice à toutes les récupérations idéologiques. En ce sens, la critique du religieux, lorsqu’elle se mue en obsession, cesse d’être un exercice de lucidité pour devenir un facteur de déséquilibre.
C’est dans ce terreau déjà fragilisé que les réseaux sociaux ont opéré, pour ainsi dire, un basculement décisif. Initialement perçus comme des instruments de démocratisation de la parole, ils ont, en pratique, contribué à en diluer la valeur. La viralité, érigée en critère de pertinence, favorise les contenus les plus clivants, les plus simplistes, les plus absurdes, les plus insignifiants, voire les plus outranciers. Et, la parole haineuse, la dérision systématique et l’insignifiance bruyante y trouvent un écho disproportionné; ce qui relevait autrefois de la marge accède désormais au centre, non par sa qualité intrinsèque, mais par sa capacité à susciter l’émotion immédiate.
En outre, la logique algorithmique, en enfermant chacun dans des bulles de confirmation, accentue la fragmentation du débat public. L’individu n’est plus confronté à la contradiction, mais conforté dans ses biais. Dès lors, l’échange véritable qui suppose écoute, argumentation et remise en question, devient une rareté. À sa place s’installe une succession de monologues parallèles où l’on parle davantage pour affirmer son appartenance que pour chercher la vérité.
Il convient aussi de souligner que cette banalisation du discours a des effets délétères sur le langage lui-même. Les mots se vident de leur sens, les concepts se diluent et les références se perdent. Tout devient prétexte à polémique et la polémique, en retour, devient un horizon indépassable. Or, sans précision lexicale, sans rigueur conceptuelle, il ne peut y avoir ni pensée claire ni débat fécond. En ce sens, la crise actuelle est aussi, indéniablement, une crise du langage.
Face à cet état de fait, il serait tentant de céder au fatalisme. Ce serait, cependant, une erreur. Car si la dérive est manifeste, elle n’est pas irréversible. Encore faut-il, néanmoins, réhabiliter certaines exigences élémentaires: le respect des faits, la primauté de l’argument sur l’invective et la reconnaissance de la complexité. En d’autres termes; il s’agit de redonner à l’opinion sa dignité première, celle d’un exercice intellectuel exigeant et non d’un simple exutoire émotionnel.
Somme toute, le passage de l’opinion libre à l’imposture intellectuelle n’est pas une fatalité mais le produit d’un renoncement collectif à l’exigence; reste à savoir si l’on saura inverser cette tendance. À défaut, le risque est grand de voir s’installer durablement une confusion où la pensée et la parole, loin d’éclairer, ne feraient qu’obscurcir davantage un paysage déjà troublé.