Mentir, réprimer et faire taire: les trois temps du pouvoir

Parfois, le silence ne protège plus mais cautionne, l’indifférence n’est plus neutre mais complice et l’arbitraire, à force d’être subi, finit par se fondre dans l’ordre des choses. Et qu’on ne s’y trompe pas; la Tunisie, après le 25 juillet 2021, s’inscrit, hélas, dans cette zone grise où l’exercice du pouvoir, au lieu de se draper dans la légitimité démocratique, se déploie dans une logique de concentration, de crispation et, trop souvent, de dérive autoritaire.

Ce qui avait été présenté comme un sursaut salvateur face à l’impasse politique s’est progressivement transformé en un espace où les libertés publiques et individuelles se trouvent comprimées, surveillées et souvent brutalement réprimées en dépit des apparences rassurantes que l’on voudrait encore lui prêter.

Les témoignages s’accumulent, les récits se recoupent et la trame devient difficile à nier. De but en blanc, des arrestations arbitraires surgissent, des poursuites pour délit d’opinion se multiplient et des pressions diffuses s’exercent sur les voix dissonantes. Dans l’ombre des discours officiels, le droit, au lieu d’être un rempart, semble instrumentalisé comme un levier. La justice, censée incarner l’équilibre et la mesure, donne le sentiment d’être entraînée dans une mécanique où l’urgence politique supplante les garanties fondamentales. Dans ce paysage où l’État devrait être le garant des libertés, il arrive qu’il en devienne le principal suspect.

Mais plus troublant encore que ces dérives visibles est le paysage flou et trouble qui les entoure. Car une part non négligeable de l’opinion publique, notamment sur les réseaux sociaux, ne se contente pas de tolérer ces excès; elle les applaudit, les justifie et les amplifie dans une indifférence coupable face aux conséquences réelles de ces pratiques.

Ce phénomène, loin d’être anecdotique, révèle une mutation inquiétante du rapport au pouvoir après la révolution de 2011. La frustration accumulée au fil des années, le désenchantement politique et la fatigue démocratique ont engendré une forme de désir d’ordre, quitte à sacrifier la liberté sur l’autel d’une stabilité fantasmée.

Il y a là un mécanisme bien connu des sciences sociales; lorsque l’incertitude devient insupportable, l’individu est tenté de se réfugier dans l’autorité et de déléguer sa capacité critique à une figure perçue comme forte. Ce glissement, à tout le moins préoccupant, s’accompagne souvent d’un autre phénomène, plus insidieux encore: l’adhésion mimétique. Sur les plateformes numériques, où l’émotion prime sur l’analyse, le discours dominant tend à faire florès, s’imposant par saturation, et toute voix discordante est rapidement marginalisée, moquée et harcelée. Ainsi naît une opinion publique de façade, bruyante mais peu nuancée, où la complexité des enjeux se dissout dans des slogans simplificateurs.

Dans ce climat, la défense de l’autorité devient parfois une posture identitaire, à mille lieues de l’esprit critique qui devrait animer toute citoyenneté consciente. Critiquer le pouvoir est perçu non comme un exercice citoyen mais comme une trahison. Soutenir aveuglément les décisions, même les plus contestables, devient une manière de s’inscrire dans un camp et de se donner une place dans un récit collectif. Cette logique binaire où tout débat est réduit à une opposition stérile entre loyauté et hostilité, assèche la pensée critique et empêche toute discussion sérieuse sur les véritables problèmes du pays.

Car pendant que les polémiques s’enchaînent et que les indignations se succèdent, la réalité économique, surtout, semble aller à vau-l’eau, poursuivant son inexorable détérioration. Le fossé entre les revenus et le coût de la vie se creuse de manière alarmante. Une simple comparaison entre le salaire minimum et les prix actuels suffit à mesurer l’ampleur du déséquilibre; ce qui relevait hier du nécessaire tend aujourd’hui vers le luxe. Les produits de base, autrefois accessibles, deviennent des charges pesantes pour des ménages déjà fragilisés. Toujours est-il que ce sujet central peine à occuper la place et l’urgence qu’il mérite dans le débat public.

Les discussions, quand elles existent, oscillent entre complaisance et opposition superficielle. D’un côté, une rhétorique qui minimise ou justifie les difficultés au nom de circonstances exceptionnelles et de l’autre, une critique qui se contente de dénoncer sans proposer et de contester sans construire. Dans les deux cas, le citoyen se retrouve privé d’un espace de réflexion sérieux et capable de dépasser les postures pour aborder les enjeux de fond: réforme économique, justice sociale, gouvernance, redistribution des richesses, autant de chantiers laissés en suspens au cœur de la tourmente actuelle.

Ce vide du débat est peut-être l’un des symptômes les plus préoccupants de la situation actuelle. Car une démocratie ne se mesure pas seulement à l’existence d’élections ou d’institutions, mais avant tout à la vitalité de sa parole publique, à la capacité de ses citoyens à interroger, contester et proposer. Et lorsque cette parole se réduit à des échos, à des invectives ou à des applaudissements automatiques, elle perd sa fonction essentielle: éclairer le réel.

Ainsi, la critique du pouvoir ne relève pas d’un luxe intellectuel ni d’une posture idéologique. Elle constitue une nécessité vitale pour toute société qui aspire à rester libre. Refuser l’abus, dénoncer l’injustice, interroger les décisions ne sont pas des actes de défiance gratuite mais des formes d’engagement. Mais dans un contexte où les lignes se brouillent et où les repères vacillent, il devient urgent de réhabiliter cette exigence et de redonner à la parole critique sa dignité et sa place.

Car au-delà des circonstances politiques, c’est une question plus profonde qui se pose: la relation entre le citoyen et le pouvoir. Une relation qui ne peut être saine que si elle repose sur un équilibre fragile mais essentiel; où l’autorité est encadrée, questionnée, et, lorsque c'est nécessaire, fermement contestée. Faute de quoi, l’histoire nous l’enseigne avec une constance implacable, le pouvoir tend toujours à s’étendre au-delà de ses limites et la liberté à se rétracter en silence.

Au bout du compte, c’est une même logique qui se dessine en filigrane: brouiller les repères du réel, réduire l’espace de la contradiction, puis installer durablement une forme de silence autour du politique. Ce qui commence par la confusion des discours se prolonge dans la contrainte diffuse et s’achève dans une parole publique atrophiée, hésitante et résignée. Dans cet enchaînement discret mais efficace, la société apprend moins à débattre qu’à se taire et moins à interroger qu’à s’adapter. Et c’est là que se joue l’essentiel: le lien civique lui-même, progressivement fragilisé par l’érosion de la confiance et la raréfaction du dissensus.

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