Certaines transitions éclairent. D’autres, plus ingénieuses sans doute, excellent à se présenter comme lumineuses tout en installant méthodiquement la pénombre. La Tunisie de Kaïs Saied semble s’être spécialisée dans cet art délicat de l’illusion maîtrisée: promettre la clarté, organiser l’opacité.
À force de jouer avec les mots, le pouvoir actuel a fini par confondre la rhétorique avec la réalité, la promesse avec son simulacre et la souveraineté avec son abandon policé, n’en déplaise à ceux qui persistent encore à y voir un tournant décisif.
Le 25 juillet 2021, on avait annoncé aux Tunisiens "qui veulent" une "rectification historique"; un geste salvateur censé purger la démocratie de ses impuretés et la délivrer de ses propres excès. Naguère encore, les espoirs tremblants de 2011 semblaient tracer une voie incertaine mais ouverte. Mais le récit officiel s’est depuis construit comme une fable morale; il fallait suspendre la démocratie pour mieux la sauver! L’argument a la beauté trompeuse des paradoxes faciles. Mais dans les faits, il s’est surtout agi de l’embaumer. La transition démocratique, hier encore horizon collectif, est devenue un objet de musée, soigneusement conservé sous cloche, visible mais intouchable. Une relique que l’on expose plus qu’on ne la fait vivre.
Le plus fascinant n’est pas tant la concentration progressive du pouvoir que la manière dont elle est justifiée: au nom du peuple, souvent, sans le peuple, toujours. L’ARP, réduite à une fonction presque notariale, entérine désormais des choix stratégiques avec une célérité qui ferait pâlir d’envie les bureaucraties les plus dociles. Le débat, une formalité, la délibération, une nostalgie et la contradiction, un luxe devenu superflu.
Et voici qu’entre en scène une autre transition, celle-là sous les dehors de vert et de promesses solaires: la transition énergétique. Sur le papier, rien de plus noble. Qui pourrait s’opposer à la diversification énergétique, à la réduction de la dépendance aux hydrocarbures et à l’inscription du pays dans les dynamiques globales de durabilité? Personne, bien sûr. Et c’est précisément là que réside l’élégance du piège, ou, pour reprendre une formule désormais familière, dans cette capacité à faire passer l’évidence pour une nécessité incontestable.
Car derrière les discours technocratiques et techniques présentations, une question persiste, obstinée: transition pour qui et à quel prix? Les projets récemment adoptés par l’ARP, sous couvert de modernisation énergétique, ressemblent moins à une conquête de souveraineté qu’à une délégation en bonne et due forme.
Le soleil tunisien, ressource inépuisable et gratuite, semble avoir trouvé preneur mais à des conditions qui laissent songeur. Produire localement pour exporter ailleurs, céder des pans entiers d’infrastructures à des intérêts étrangers, tout en invoquant l’intérêt national: il fallait oser. D’aucuns y verront une stratégie d’ouverture mais d’autres, plus circonspects, parleront d’une dépendance soigneusement reconditionnée.
Et l’on s’interroge, inévitablement, sur la nature même du consentement parlementaire qui a rendu possible une telle orientation. Ces députés, appelés à se prononcer sur cinq projets structurants couvrant plusieurs gouvernorats, ont-ils réellement pris la mesure des enjeux, scruté les clauses et pesé les implications à long terme? Ont-ils interrogé les équilibres économiques, les risques juridiques et les conséquences sur la souveraineté énergétique et territoriale? Ou bien ont-ils, plus prosaïquement, répondu à une attente implicite d’un pouvoir qui ne leur demande plus tant de délibérer que d’entériner? À rebours des attentes que l’on pourrait légitimement nourrir à l’égard d’une représentation nationale, la diligence avec laquelle ces projets ont été validés interroge. Dans une assemblée où la vitesse de l’approbation semble désormais primer sur la rigueur de l’examen, la question mérite d’être posée, fût-ce à voix basse, quitte à troubler le confort des certitudes officielles.
À cet égard, le limogeage soudain de la ministre de l’Industrie, intervenu à quelques heures à peine de la séquence parlementaire, n’aura échappé à personne. Sinon, peut-être, à ceux qui préfèrent ne rien voir. Faut-il y lire une simple coïncidence administrative ou l’indice discret d’un désaccord plus profond? Était-elle réticente face à ces projets, soucieuse d’en mesurer les implications sur le tissu industriel et la souveraineté énergétique? Ou, au contraire, a-t-elle été sacrifiée pour donner le change, dans une mise en scène bien rodée où le renouvellement des visages tient lieu de débat de fond? À ces interrogations s’ajoute, en filigrane, une autre lecture qui renvoie à certaines affaires récentes du secteur énergétique, notamment autour de la société Zenith Energy et aux soupçons jamais pleinement éclaircis qui ont pu circuler quant à d’éventuelles implications ou proximités au sein de l’appareil décisionnel.
Là encore, rien n’est affirmé, tout est suggéré, et le flou persistant alimente davantage les spéculations qu’il ne les dissipe; une transparence, pourrait-on dire, d’une remarquable opacité. Le pouvoir, fidèle à sa méthode, ne tranche pas mais il suggère sans dire, agit sans expliquer et laisse aux observateurs le soin d’interpréter ses silences.
Le pouvoir excelle dans cet art subtil de l’inversion. Ce qui est présenté comme un acte d’indépendance énergétique porte en lui les germes d’une dépendance renouvelée, plus sophistiquée, plus contractuelle et donc plus difficile à dénoncer. On ne brade plus la souveraineté, on la "contractualise". On ne cède plus des ressources, on "attire des investissements". La sémantique tient lieu de politique publique, néanmoins, à force de redéfinir les mots, on finit parfois par vider les réalités qu’ils prétendent recouvrir.
Il serait pourtant trop simple de réduire la situation à une pure ignorance. Il y a, dans cette trajectoire, une forme de cohérence ironique. La même logique qui a permis de suspendre le processus démocratique au nom de son salut autorise aujourd’hui la mise sous tutelle implicite de ressources stratégiques au nom du progrès. Car au-delà du seul soleil, ce sont d’autres richesses, plus anciennes et moins médiatiques, qui se trouvent convoquées dans cette équation silencieuse: le gaz, le pétrole, le sel. Autant de ressources qui, depuis des décennies, nourrissent les interrogations, les frustrations et les soupçons d’une souveraineté inachevée et dont la gestion continue d’osciller entre promesses publiques et arrangements discrets.
Dans les deux cas, le citoyen est sommé de croire, d’adhérer et surtout de ne pas trop regarder les détails; exercice devenu, il est vrai, presque une compétence civique implicite. Ce qui se joue n’est pas seulement une question de gouvernance ou d’énergie. C’est une certaine idée du politique qui se redessine; verticale, autoritaire dans ses réflexes et paradoxalement perméable dans ses choix économiques. Un pouvoir fort pour encadrer un État faible: voilà peut-être la véritable équation de cette période.
Reste cependant interrogation lancinante: combien de transitions faudra-t-il encore pour que le pays retrouve un point d’équilibre? À trop transiter, la Tunisie risque de ne plus savoir d’où elle vient ni vers où elle va. Et dans ce mouvement perpétuel où tout change pour que l’essentiel demeure inchangé, il se pourrait bien que la seule constante soit la dilution progressive de ce que l’on prétend défendre: la volonté populaire, et, avec elle, cette souveraineté que l’on invoque tant pour mieux la contourner.
Et lorsque viendra enfin le temps des comptes, il ne restera peut-être plus grand-chose à défendre, sinon le récit soigneusement entretenu d’une souveraineté proclamée, pendant que, dans le silence des délibérations expéditives et des signatures discrètes, elle se sera déjà dissipée. Et l’on pourra alors, sans doute, se féliciter d’avoir réussi cette prouesse rare: avoir organisé, avec méthode et constance, une indépendance parfaitement dépendante.