L’Histoire, prise d’une ivresse de puissance et d’impunité, semble trébucher. Le 28 février 2026 s’inscrit désormais dans cette lignée tragique où la force brute prétend suppléer au droit, où la décision de frapper remplace l’obligation de convaincre et où la guerre, une fois encore, surgit comme instrument ordinaire de la géopolitique.
Les frappes conjointes américaines et sionistes contre l’Iran, qualifiées par leurs auteurs d’opération préventive, ont embrasé le Moyen-Orient et rouvert une blessure jamais cicatrisée: celle d’un ordre international qui se prétend normatif mais qui, dans les faits, tolère sa propre négation.
Selon plusieurs sources concordantes, l’opération a été planifiée depuis des mois et déclenchée dans un contexte de tensions liées au programme nucléaire iranien et à l’échec des négociations diplomatiques.
Or, ce qui frappe d’abord, au-delà des explosions et des panaches de fumée qui obscurcissent le ciel de Téhéran, c’est le vide juridique qui entoure cette guerre. Aucune déclaration formelle du Congrès américain n’a précédé l’engagement militaire, et aucune résolution explicite du Conseil de sécurité des Nations unies n’a autorisé l’usage de la force. Le recours unilatéral à la violence armée, sous couvert de préemption, s’inscrit ainsi dans une tradition inquiétante d’exceptionnalisme stratégique où certaines puissances s’arrogent le droit de définir seules la légitimité de leurs actions. Déjà, le secrétaire général de l’ONU a averti que cette escalade mine la paix et la sécurité internationales.
Mais plus inquiétant encore est le spectre des victimes civiles qui hante déjà les premiers bilans. Des frappes auraient touché des zones résidentielles et des infrastructures non militaires, provoquant la mort de nombreux civils, dont des enfants, selon les autorités locales et des sources médiatiques internationales. L’Histoire récente enseigne que la guerre moderne, malgré ses technologies prétendument "chirurgicales", demeure profondément aveugle. Elle frappe non seulement les centres de commandement, mais aussi les écoles, les hôpitaux et les quartiers où vivent ceux qui ne portent aucune arme et ne prennent aucune décision.
Cette guerre évoque inévitablement un précédent aux conséquences incalculables: l’invasion de l’Irak en 2003. À l’époque, l’administration américaine avait invoqué la présence d’armes de destruction massive qui, l’on s’en souvient, ne furent jamais trouvées. Cette fiction stratégique, devenue vérité officielle le temps d’une campagne militaire, permit de justifier une intervention dont les effets se font encore sentir: fragmentation étatique, radicalisation et chaos régional.
Aujourd’hui, le motif invoqué: la neutralisation d’une menace potentielle, semble reproduire le même schéma discursif. Celui où l’anticipation remplace la preuve et où la suspicion devient casus belli.
L’objectif réel, à peine dissimulé, semble dépasser la simple neutralisation militaire. Le discours américain lui-même a évoqué la perspective d’un changement de régime et appelé le peuple iranien à renverser ses dirigeants. Cette rhétorique, familière, révèle une constante; la guerre n’est pas seulement une opération tactique mais un instrument de reconfiguration politique. Elle vise à remodeler l’équilibre régional, à affaiblir les puissances jugées hostiles et à consolider un ordre stratégique favorable à l’axe américano-sioniste.
À court terme, les conséquences seront immédiates et potentiellement catastrophiques. L’Iran a déjà riposté par des frappes de missiles visant l’entité sioniste et des bases américaines dans la région, faisant planer le spectre d’un conflit généralisé. La fermeture d’espaces aériens, la panique des populations et la menace sur les voies énergétiques, notamment le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce mondial, pourraient précipiter une crise économique globale, marquée par la flambée des prix de l’énergie et l’instabilité financière.
Le scénario le plus redouté est toutefois celui d’un effondrement de l’État iranien. Une telle éventualité ne produirait pas nécessairement la stabilité promise par les architectes de la guerre, mais pourrait engendrer un vide de puissance propice aux conflits internes, aux ingérences multiples et à la fragmentation territoriale. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part considérable du pétrole mondial, deviendrait alors un point de friction permanent, menaçant les intérêts économiques de puissances majeures, notamment la Chine, dont la dépendance énergétique à la région est considérable.
La réaction internationale confirme déjà l’ampleur de la fracture géopolitique. La Russie a dénoncé une "agression non provoquée" et exigé la cessation des hostilités, révélant la profondeur des antagonismes stratégiques qui divisent le système international. La Chine, pour sa part, bien que prudente dans son expression publique, ne peut ignorer le danger que représente l’instabilité du Golfe pour ses approvisionnements énergétiques et son projet d’intégration économique eurasiatique.
Au-delà des calculs des grandes puissances, ce sont les peuples du Moyen-Orient qui se trouvent, une fois encore, condamnés à subir les conséquences de décisions prises loin d’eux. Depuis des décennies, ils vivent dans l’ombre des conflits, oscillant entre autoritarisme interne et ingérence externe, privés de toute souveraineté réelle qui leur permettrait de choisir leur propre destin. Leur tragédie réside dans cette double dépossession: celle de leur voix et celle de leur avenir.
Quant aux dirigeants qui ont ordonné cette guerre, leur responsabilité historique est immense. La tentation de la force, souvent dissimulée derrière le langage de la sécurité et de la prévention, révèle une conception du monde où la puissance prime sur le droit et où la domination se pare des habits de la nécessité. L’Histoire jugera sévèrement ceux qui auront cru que la guerre pouvait engendrer la paix et que la destruction pouvait produire l’ordre.
Car la vérité, implacable, est que les guerres modernes ne résolvent rien; elles déplacent les crises, multiplient les ressentiments et sèment les graines des conflits futurs. Et dans les ruines qu’elles laissent derrière elles, ce ne sont pas seulement des villes qui s’effondrent, mais l’illusion même d’un monde régi par la justice et la raison.