Les réseaux sociaux ne sont plus un simple miroir grossissant de la société; ils en sont devenus l’un des principaux moteurs de dérégulation intellectuelle et symbolique. Ce qui s’y diffuse massivement n’est ni le plus juste ni le plus pertinent, mais ce qui choque, rassure ou excite le plus vite. La violence verbale y est récompensée par l’algorithme, la désinformation politique s’y travestit en courage d’opinion et la simplification outrancière tient lieu de pensée.
Facebook, notamment, fonctionne comme une immense bourse émotionnelle où se négocient la colère, la peur et l’indignation à coups de likes et de partages. On y vend des récits plus que des faits, des certitudes plus que des analyses, et des illusions plus que des vérités.
TikTok n’a pas corrigé cette dérive; il l’a portée à son point de rupture. En imposant la vidéo courte comme format dominant, la plateforme a installé une logique brutale; dire beaucoup en peu de temps, frapper fort sans expliquer, convaincre sans démontrer. La forme écrase le fond, l’émotion supplante l’argument et la répétition remplace la preuve.
Dans cet univers, l’autorité ne se construit plus par le savoir, mais par la performance. Celui qui parle vite, fort et avec assurance est perçu comme compétent. C’est ainsi qu’a émergé, presque naturellement, la figure du "coach de vie" autoproclamé: individu sans formation reconnue, sans cadre méthodologique, mais doté d’une certitude inébranlable et d’un discours calibré pour l’algorithme.
Mais pourquoi tant de personnes acceptent-elles ces arnaques, parfois malgré l’évidence de leur superficialité? Les explications résident dans une combinaison complexe de facteurs psychologiques et sociaux. D’une part, la vulnérabilité émotionnelle joue un rôle crucial; le stress, l’angoisse existentielle ou la frustration professionnelle rendent l’individu plus réceptif aux solutions simples et immédiates. D’autre part, des mécanismes cognitifs tels que le biais de confirmation et l’effer d’autorité apparente renforcent l’illusion de compétence; si une information correspond aux désirs ou aux croyances existantes, elle est acceptée sans critique, surtout si elle est répétée et performée avec assurance. Enfin, la pression sociale et la peur de manquer ou de rater une opportunité de réussite ou de bonheur poussent à suivre le groupe et à adopter des pratiques même irrationnelles, renforcées par les algorithmes qui multiplient les contenus émotionnellement engageants.
Des études en psychologie sociale et en neurosciences montrent que ces dynamiques activent les circuits de récompense du cerveau, créant une dépendance émotionnelle à la répétition de la vidéo ou du conseil, et rendant la critique rationnelle beaucoup plus difficile.
Le procédé est désormais bien rodé.
Ces pseudo-coachs commencent par capter l’attention en évoquant des thèmes universels, l’échec, la solitude, la peur de manquer, les relations amoureuses conflictuelles, puis proposent des explications simplistes, souvent enveloppées d’un vocabulaire pseudo-spirituel. On parle d’énergie négative pour expliquer un mal-être social, de vibrations basses pour justifier un échec professionnel, de loi de l’attraction pour culpabiliser ceux qui souffrent en leur faisant croire qu’ils attirent eux-mêmes leur malheur.
Ces concepts, empruntés de manière superficielle à des traditions orientales complexes, sont vidés de toute profondeur philosophique pour devenir des slogans creux, immédiatement exploitables.
Très vite, le discours se transforme en commerce. Des vidéos recommandent l’achat de pierres "énergétiques" pour attirer l’argent, de statuettes censées favoriser la réussite ou de porte-monnaie supposément "chargés" de prospérité.
Le message est clair, même s’il n’est jamais formulé explicitement; le problème n’est ni structurel, ni psychologique, ni social. Il se résout par un objet. Cette logique est d’autant plus perverse qu’elle déplace la responsabilité; si la solution ne fonctionne pas, c’est que l’individu n’y a pas cru suffisamment ou n’a pas acheté le bon produit.
L’escalade ne s’arrête pas là. Certains vont jusqu’à proposer des services à domicile, promettant de "purifier"les maisons de leurs prétendues énergies négatives. Derrière l’apparente bienveillance, il s’agit d’une intrusion grave dans l’intimité des individus, exploitant leurs peurs les plus profondes (conflits familiaux, maladies, difficultés financières, etc.) pour légitimer une pratique sans fondement scientifique.
Le domicile, lieu de sécurité, devient ainsi un espace de projection des angoisses fabriquées par ces mêmes discours. Parallèlement, ces figures s’érigent en experts des relations humaines. En quelques vidéos, elles distribuent diagnostics et jugements définitifs; tel conjoint est "narcissique", telle relation est "toxique", telle rupture est la seule issue "saine".
Ces termes, issus de champs cliniques précis, sont utilisés hors de tout cadre scientifique et sans aucune prise en compte du contexte culturel tunisien, où les relations affectives sont imbriquées dans des réalités familiales, sociales et économiques complexes. Résultat : des relations sont brutalement disqualifiées, des conflits ordinaires sont pathologisés, et des individus sont enfermés dans des étiquettes simplificatrices qui produisent plus de dégâts qu’elles n’apportent de solutions.
Il est essentiel, à ce stade, d’opérer une distinction claire. Le développement personnel n’est pas une imposture par nature. Des coachs professionnels existent, formés, encadrés, conscients des limites de leur champ d’intervention et respectueux des règles éthiques et scientifiques de la psychologie. Leur travail repose sur des outils éprouvés, une écoute responsable et une claire délimitation entre accompagnement et thérapie. Mais c’est précisément cette rigueur que le charlatanisme numérique détruit, en brouillant les frontières entre savoir et opinion, compétence et improvisation.
Le danger de ce phénomène est double. Il est d’abord individuel : des personnes en détresse psychologique sont détournées de solutions sérieuses, culpabilisées, voire financièrement exploitées. Il est ensuite collectif; une véritable économie de la souffrance se met en place, où la vulnérabilité devient un marché et où l’irrationnel est normalisé.
Plus grave encore, ce syncrétisme spirituel frelaté porte atteinte aux fondements religieux, notamment au principe du monothéisme islamique, en attribuant à des objets ou à des forces occultes un pouvoir qui relève de la foi, de la raison ou de la responsabilité humaine. Ce n’est pas la spiritualité qui est en cause, mais sa falsification systématique au service du profit.
Dans ce contexte, le silence des institutions n’est pas neutre. Il est complice. Laisser ces pratiques proliférer au nom d’une liberté mal comprise, c’est abandonner la santé mentale, la science et le sacré aux marchands d’illusions. Il appartient aux autorités et au législateur de poser des cadres clairs, de sanctionner les abus et de protéger les citoyens contre des pratiques qui menacent à la fois la cohésion sociale et l’intégrité intellectuelle.
Car derrière les vidéos bien éclairées, les sourires rassurants et les promesses de transformation rapide, se joue une bataille décisive: celle du sens. Et lorsqu’une société accepte que l’ignorance se déguise en expertise, que la superstition se pare des atours du bien-être et que la visibilité remplace la compétence, ce n’est pas seulement le discernement individuel qui s’effondre, mais la capacité collective à penser le réel.