La souveraineté en trompe-l’œil, l’économie en apnée

Ces dernières années, le pouvoir tunisien s’efforce d’imposer un récit simple à une réalité pourtant infiniment plus complexe; si le pays vacille, ce serait essentiellement à cause de "la décennie noire". Cette formule, ressassée à l’envi, a fini par se transformer en instrument commode de déviation collective. Elle permet de désigner un responsable global, abstrait et presque métaphysique, tout en évitant soigneusement d’interroger les contradictions béantes du présent.

Car derrière cette rhétorique accusatrice se dissimule une vérité autrement plus préoccupante; la Tunisie ne traverse plus une simple crise conjoncturelle, mais une lente désagrégation économique et institutionnelle, aggravée depuis le 25 juillet par un mode de gouvernance oscillant entre verticalité autoritaire, improvisation chronique et théâtralisation permanente du pouvoir.

Le paradoxe, désormais, saute aux yeux avec une brutalité crépusculaire; alors que le discours officiel prétend restaurer la souveraineté nationale et "purifier" l’État, l’économie nationale, hélas, s’enfonce méthodiquement dans l’atonie, la défiance et l’asphyxie productive. Plus le verbe politique se veut martial, plus la matière économique révèle l’étendue du dépérissement.

Et c’est précisément là que réside l’une des grandes fractures du moment tunisien; le pouvoir continue de parler le langage de la puissance alors même que les structures économiques du pays racontent celui de l’épuisement.

Le régime promet la "libération nationale" tandis que les entreprises ferment dans un silence assourdissant. Il invoque la dignité populaire alors que les classes moyennes glissent vers une paupérisation rampante. Il exalte l’indépendance économique tandis que l’investissement privé se contracte, que la consommation s’effondre et que l’État lui-même peine à préserver ses équilibres budgétaires les plus élémentaires.

Pis encore, à mesure que les difficultés s’accumulent, le discours politique dominant semble avoir trouvé un refuge commode dans une mécanique quasi obsessionnelle de désignation de coupables. À défaut de stratégie économique cohérente, le pouvoir convoque à intervalles réguliers tout un bestiaire conspirationniste: mafias tentaculaires, réseaux occultes, spéculateurs omnipotents, traîtres infiltrés, lobbies invisibles ou forces anonymes travaillant dans l’ombre contre "la volonté du peuple"!

Certes, nul ne peut nier l’existence de réseaux de corruption ou de prédation économique. Mais réduire systématiquement l’ensemble des blocages structurels du pays à des conspirations diffuses finit par tenir lieu d’alibi gouvernemental. Le complot devient alors un substitut commode à la compétence et une échappatoire rhétorique permettant d’éluder l’amateurisme préoccupant avec lequel sont gérés des enjeux pourtant vitaux. Car au fond, le problème majeur n’est peut-être même plus idéologique. Il est technique, administratif et méthodologique.

La Tunisie donne parfois l’impression d’être gouvernée au gré d’intuitions instantanées, de réactions émotionnelles et de décisions improvisées dans l’urgence, sans vision macroéconomique lisible ni architecture réformatrice cohérente. Les annonces se succèdent, souvent tonitruantes, puis se dissipent dans le brouillard bureaucratique sans effets tangibles sur le réel. Le pays semble naviguer à vue, balloté entre déclarations solennelles et gestion approximative des priorités nationales. Or, l’économie n’obéit ni aux emballements oratoires ni aux dramaturgies politiques.

Une économie se construit dans la prévisibilité, la stabilité réglementaire, la confiance institutionnelle et la capacité de l’État à produire de la lisibilité. Rien de tout cela ne peut prospérer dans un climat dominé par l’incertitude permanente, les signaux contradictoires et une centralisation excessive de la décision.

Qu’il soit dirigeant d’une petite entreprise, commerçant ou artisan, l’entrepreneur tunisien n’évolue plus dans un environnement économique rationnel mais dans une géographie de l’angoisse quotidienne. Hausse vertigineuse des charges, effondrement du pouvoir d’achat, accès au crédit devenu labyrinthique, pression fiscale écrasante, administration paralysante et pénuries récurrentes. Tout concourt à transformer l’activité économique en épreuve d’endurance psychologique. Et c'est dans ce contexte que les faillites cessent d’être des accidents isolés pour devenir les symptômes d’un dérèglement systémique.

Pourtant, une partie du discours dominant continue de présenter ces effondrements comme de simples mécanismes correctifs du marché; une lecture cynique mais intellectuellement paresseuse. Car lorsqu’un pays voit mourir ses PME, ce n’est pas le marché qui se régule maid c’est l’ossature même de la société productive qui se fissure.

À cet égard, la Tunisie semble avoir atteint un seuil particulièrement inquiétant: l’accoutumance au désastre. Les commerces ferment dans l’indifférence résignée, les diplômés désertent le pays avec une régularité devenue mécanique, les familles replongent dans des formes de dépendance économique que l’on croyait révolues. Des entrepreneurs, autrefois créateurs d’emplois, cherchent désormais eux-mêmes un salaire fixe pour échapper à la noyade financière. Et malgré cela, le débat public demeure saturé de polémiques secondaires, d’invectives stériles et de récits paranoïaques qui contournent soigneusement la question essentielle: comment recréer de la richesse dans un pays qui décourage progressivement ceux qui la produisent? Cette contradiction entre la parole politique et la réalité économique n’est plus accidentelle; elle est désormais structurelle.

D’un côté, le pouvoir érige un imaginaire de siège permanent où la nation serait continuellement menacée par des forces obscures. De l’autre, la réalité tangible révèle surtout un appareil d’État incapable de relancer l’investissement, de restaurer la confiance ou de proposer une stratégie économique intelligible.

Le problème n’est donc pas seulement l’absence de solutions. Il réside aussi dans l’incapacité croissante du pouvoir à appréhender la complexité même des défis économiques contemporains autrement qu’à travers une lecture simplificatrice, morale et émotionnelle. L’économie nationale ne se gouverne pas à coups de slogans, de suspicions généralisées ou de monologues présidentiels. Elle exige expertise, concertation, compétence et sens aigu de la planification. À défaut, l’improvisation devient doctrine et l’instabilité finit par contaminer jusqu’aux mécanismes élémentaires de production et d’échange.

À cela s’ajoute une illusion particulièrement dangereuse: croire qu’un État peut durablement affaiblir ses entrepreneurs tout en prétendant défendre les intérêts populaires. Cette opposition artificielle entre "peuple" et "secteur privé" produit toujours l’effet inverse de celui annoncé. Lorsque les PME meurent, ce ne sont pas seulement des patrons qui tombent; ce sont des emplois, des recettes fiscales, des équilibres sociaux et des fragments entiers de stabilité nationale qui disparaissent avec elles.

L’économie tunisienne ressemble désormais à une vaste machinerie essoufflée dont le vacarme politique tente encore de masquer les défaillances internes. Beaucoup de bruit, beaucoup de gesticulations, beaucoup de désignations de coupables, mais une mécanique profondément détériorée. Et peut-être que le symptôme le plus alarmant n’est ni la pauvreté grandissante ni même la multiplication des faillites.

Le symptôme le plus grave est ailleurs; dans cette lente intériorisation collective du déclin. Comme si une partie du pays avait fini par considérer l’effondrement non plus comme une condition ordinaire de l’existence tunisienne contemporaine.

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