La tragédie tunisienne ne se limite pas à l’avortement d’une transition démocratique qui avait pourtant éveillé les espoirs mais elle s’incarne surtout dans une confusion savamment entretenue entre deux réalités radicalement distinctes: l'erreur politique et le crime politique.
Cette confusion constitue aujourd'hui le socle idéologique sur lequel prospèrent l'autoritarisme, la revanche et la banalisation de la répression. Aucune démocratie n'a jamais été bâtie par des dirigeants infaillibles; elle se construit, au contraire, grâce à des gouvernants faillibles, soumis au contrôle de la loi, à la critique de la presse, au jugement des électeurs et à la concurrence des idées.
L'erreur politique relève de cette faillibilité humaine. Elle appelle la critique, l'alternance ou la sanction électorale. Elle ne saurait, dans un État de droit, justifier la criminalisation de l'adversaire. La Tunisie postrévolutionnaire a incontestablement accumulé les erreurs. Les gouvernements de la Troïka ont souvent péché par amateurisme, hésitations, égoïsme et incapacité à construire un consensus national durable. L'islam politique, porté par une victoire électorale historique, a beau confondre légitimité démocratique et droit à gouverner sans suffisamment mesurer la profondeur des fractures sociétales.
À ces insuffisances sont venues s'ajouter les rivalités partisanes, les contradictions idéologiques, les calculs électoralistes, les alliances opportunistes et l'incapacité chronique des élites à faire prévaloir l'intérêt général sur les intérêts particuliers. Mais réduire cette période à une prétendue "décennie noire" relève moins de l'analyse historique honnête que de la reconstruction idéologique. Cette expression occulte délibérément une réalité essentielle; durant cette décennie, la Tunisie a connu des élections pluralistes, transparentes, une alternance pacifique, une presse largement libre, une société civile dynamique et un débat public d'une intensité rarement observée dans le monde arabe. Les crises cependant furent nombreuses et elles étaient bien réelles. Mais elles se déployaient dans un espace où le conflit politique demeurait, malgré toutes ses imperfections, essentiellement arbitré par les institutions et les urnes.
À cette faillite collective s'est ajoutée rapidement l'ambiguïté persistante d'une partie de la gauche tunisienne. Longtemps investie d'un capital moral fondé sur la défense des libertés publiques, des droits humains et de ́la justice sociale, elle s'est progressivement enfermée dans une posture où l'hostilité à l'islam politique, surtout, a fini par supplanter l'attachement aux principes démocratiques eux-mêmes.
Ce glissement, toujours opportuniste, constitue l'une des plus profondes contradictions de la vie intellectuelle tunisienne contemporaine; lorsque les principes deviennent variables selon l'identité de celui qui gouverne, ils cessent précisément d'être des principes pour devenir de simples instruments de circonstance.
Et au lieu d'assumer leur fonction critique, cette pseudo-élite politique et intellectuelle a préféré substituer aux analyses rigoureuses des récits simplificateurs. Elle a contribué à installer l'idée selon laquelle les difficultés économiques, sociales et institutionnelles découlaient exclusivement de la démocratie elle-même, comme si l'autoritarisme constituait, par nature, une solution plus efficace. Cette paresse, voire cette absence intellectuelle a progressivement préparé le terrain à une demande d'homme providentiel, vieille tentation des sociétés primitives confrontées aux crises.
L'opposition de cette période porte elle aussi une part de responsabilité. Trop souvent prisonnière de querelles, de calculs politiques à courte vue et d'antagonismes idéologiques irréconciliables, elle n'a jamais réussi à élaborer une véritable alternative capable de répondre aux attentes d'une population épuisée, avant tout, par les difficultés économiques.
Une partie de cette opposition a parfois semblé davantage préoccupée par la chute de ses adversaires que par la consolidation des institutions démocratiques elles-mêmes. Et c'est en effet cette faiblesse stratégique qui a laissé un vide politique et intellectuel dans lequel l'autoritarisme a fini par s'engouffrer.
Alors survint le 25 juillet. Présenté sournoisement comme une correction historique, il s'est progressivement transformé en un processus de concentration des pouvoirs sans précédent.
Sous couvert de sauver l'État (ou ce qu’il en reste), les contre-pouvoirs ont été neutralisés les uns après les autres, les équilibres institutionnels ont cédé devant une personnalisation croissante de l'exercice du pouvoir et l'exception est devenue méthode de gouvernement tandis que le débat démocratique était progressivement remplacé par une logique de suspicion permanente.
Cette évolution s'accompagne d'un phénomène encore plus préoccupant: la judiciarisation de la vie politique. Là où une démocratie distingue clairement la responsabilité politique de la responsabilité pénale, le climat actuel tend à effacer cette frontière fondamentale. Or gouverner, se tromper, proposer une réforme contestable ou défendre une orientation politique malheureuse ne constitue pas, en soi, un crime.
Et c’est précisément dans cette perspective qu'il convient d'observer les poursuites, les campagnes de dénigrement ou les incarcérations visant plusieurs figures de la vie publique telles que Rached Ghannouchi, Néjib Chebbi, Jawher Ben Mbarek, Ayachi Hammami ou encore Sihem Ben Sedrine. Chacun d'entre eux peut faire l'objet de critiques politiques sévères; car tous ont pu commettre des erreurs d'appréciation, adopter des stratégies contestables ou contribuer, à des degrés divers, aux impasses de la transition.
Aucune personnalité politique n'échappe au jugement de l'histoire. Cependant, le cas de Sihem Ben Sedrine revêt une dimension particulière. En qualité de présidente de l’IVD, instance chargée du processus de justice transitionnelle, elle a supervisé un travail destiné à documenter les violations des droits humains, à recueillir les témoignages des victimes, à établir les responsabilités institutionnelles et à rendre publiques des archives longtemps demeurées inaccessibles. Les travaux de cette institution ont mis au jour des pratiques de répression, de corruption et d'abus de pouvoir qui continuent d'alimenter le débat public.
Pour ses partisans, cette démarche était indispensable afin de rompre avec la culture de l'impunité. Pour ses détracteurs, elle a souffert de biais, de limites méthodologiques ou d'une politisation de certains dossiers. Quoi qu'il en soit, ces archives demeurent sensibles parce qu'elles interrogent la mémoire de l'État, les responsabilités de nombreux acteurs et les héritages d'un passé que certains préféreraient voir refermé plutôt que continuellement réexaminé. C'est précisément pour cette raison que leur étude, leur conservation et leur accès devraient relever d'institutions indépendantes plutôt que des rapports de force politiques du moment.
Mais cette confusion entre adversaire et ennemi, nourrie par une rhétorique et un vocabulaire de trahison et d’incrimination, constitue l'un des symptômes les plus inquiétants du moment tunisien. La démocratie suppose l'acceptation de la pluralité mais l’autoritarisme, naturellement, ne tolère qu'une seule lecture des faits, une seule légitimité et une seule vérité officielle. Dès lors, toute voix discordante devient une menace potentielle.
Le phénomène dépasse désormais les discours politiques et les atteintes aux droits fondamentaux pour imprégner progressivement l'espace public tout entier. Les réseaux sociaux, qui avaient constitué, il y a plus d’une décennie noire, un formidable espace d'expression, deviennent eux aussi le théâtre d'une polarisation où l'opinion dissidente est régulièrement assimilée à une trahison. La critique du pouvoir est souvent présentée comme une atteinte à l'État lui-même, à sa souveraineté et, pire encore, au caractère sacré du président. La nuance disparaît au profit de l'invective et le débat cède devant l'opprobre. Cette culture de diabolisation appauvrit à la fois la liberté d’expression et la vie intellectuelle autant qu'elle fragilise les fondements de toute société libre.
Le plus paradoxal est que cette dérive trouve parfois ses plus ardents défenseurs parmi ceux qui se réclamaient hier encore de la modernité, des droits humains ou des libertés publiques. Une partie de l'élite intellectuelle et médiatique, au lieu de demeurer fidèle aux principes qu'elle invoquait lorsque le pouvoir lui était hostile, semble aujourd'hui accepter, voire justifier, des restrictions qu'elle aurait autrefois dénoncées avec vigueur.
Ce glissement révèle une constante préoccupante; certains ne défendent pas les libertés par conviction, mais seulement lorsqu'elles servent leurs préférences politiques, intérêts personnels ou références idéologiques.
Cette logique trouve même des illustrations qui oscillent entre le préoccupant et l'absurde. Alors que le pays demeure confronté à des défis politiques, économiques, sociaux et institutionnels majeurs, certaines discussions parlementaires semblent privilégier des priorités qui interrogent le sens même de l'action publique. Les débats récents relatifs au statut et à la protection des informateurs ou, selon une terminologie plus polémique largement reprise dans le débat public, des délateurs, ces débats ont suscité une vive controverse. Or, l’ironie de la séquence est difficile à ignorer; au moment où l'espace du pluralisme se rétrécit, où la parole critique devient plus risquée et où la méfiance s'installe jusque dans les relations sociales, l'institution parlementaire paraît consacrer une énergie considérable à des mécanismes susceptibles d'encourager davantage la dénonciation que la délibération. Une démocratie se fonde sur la confiance et sur la protection des libertés; jamais elle ne saurait exister et prospérer dans un climat où chacun est incité à surveiller l'autre.
En somme, l’histoire nous a pourtant enseigné une vérité simple: toutes les démocraties connaissent des erreurs mais seules les dictatures transforment ces erreurs en prétextes pour abolir les libertés et les droits. La faillibilité des gouvernants appelle le contrôle, l'alternance et la responsabilité politique. Elle ne justifie ni la concentration des pouvoirs, ni la criminalisation de l'opposition, ni la réduction de l'espace public au silence. La Tunisie ne retrouvera le chemin d'une véritable stabilité et un tangible progrès qu'en renouant avec cette distinction fondamentale. Les erreurs politiques, certes, doivent être discutées, contestées, corrigées et sanctionnées par les mécanismes de la démocratie. Les crimes pourtant, ils relèvent des tribunaux indépendants et dans le strict respect des garanties de l'État de droit. Confondre ces deux ordres revient à substituer la vengeance au droit et la peur au débat. Car lorsqu'une société cesse de distinguer l'erreur du crime, elle ne protège plus la justice mais elle prépare, souvent sans même s'en apercevoir, les fondements intellectuels de la dictature. Ce qui constitue un danger plus profond, dont l’éradication se révèle d’autant plus ardue.