Le fil ténu entre la mort lente et la mort certaine

Il existe des morts qui commencent bien avant que la mer ne referme ses eaux sur des cadavres. Elles commencent dans une chambre où l’on compte les billets avant la fin du mois, dans une maison où l’on diffère un soin parce qu’il coûte trop cher, dans une famille qui s’endette pour acheter les fournitures scolaires de ses enfants ou dans le regard d’un jeune qui a étudié, obtenu des diplômes, cherché du travail et fini par comprendre que, dans son pays, l’avenir n’est plus une promesse mais une épreuve…

Puis vient le jour où la Méditerranée cesse d’apparaître comme un danger et commence, paradoxalement, à ressembler à une issue. C’est alors que le drame commence véritablement... lorsque la mort devient, dans l’imaginaire d’un jeune, moins effrayante que la vie qu’on lui propose!

Les tragédies de la migration irrégulière qui endeuillent régulièrement nos côtes, ne peuvent être réduites à des accidents de mer, à des décisions individuelles irréfléchies ou à la seule imprudence de passeurs sans scrupules. Elles sont l’aboutissement d’une mécanique sociale beaucoup plus vaste et complexe, d’un enchevêtrement de causes économiques, politiques, culturelles et humaines dont chaque drame ne constitue qu’une nouvelle manifestation. Et lorsque des embarcations précaires emportent vers l’inconnu des garçons et des filles parfois brillants, diplômés, travailleurs, ambitieux, mais surtout désespérés, il faut avoir le courage de poser la question que l’on préfère trop souvent esquiver: qu’avons-nous fait de leur pays pour qu’ils ne veuillent plus y vivre?

La tragédie de Ben Guerdane, comme tant d’autres tragédies liées aux départs clandestins et à la détresse sociale, ne saurait être regardée comme une fatalité surgie de nulle part. Elle appartient à une histoire plus longue et plus lugubre d’un territoire où la politique, l’économie, les opportunités, les services publics et la dignité ne sont pas distribués équitablement. Dans les régions marginalisées, dans les villes de l’intérieur comme dans certaines périphéries urbaines, le sentiment d’abandon n’est pas une abstraction politique; c'est plutôt une expérience quotidienne. L’absence d’emploi stable, la faiblesse des revenus, la dégradation des services publics, l’impression d’une injustice permanente et l’impossibilité de se projeter dans l’avenir finissent par produire une forme de suffocation sociale.

Mais il faut élargir le regard, car l’exil tunisien ne se résume pas aux embarcations clandestines qui affrontent la Méditerranée. Il existe une autre migration, moins spectaculaire, moins photographiée, moins immédiatement tragique, mais tout aussi révélatrice d’un pays qui se vide de ses forces vives. Des hommes et des femmes quittent la Tunisie avec un visa parfaitement légal, mais sans véritable intention de revenir. Le billet de retour existe parfois sur le papier mais dans la tête; il a déjà été déchiré. Derrière la migration régulière se cache ainsi, elle aussi, une forme de rupture silencieuse du Tunisien qui part légalement parce qu’il ne croit plus à la possibilité de construire ici ce qu’il espère construire ailleurs.

Et il existe plus cruel encore. Des familles, poussées par la misère ou fascinées par le mirage d’une ascension sociale rapide, en arrivent à accepter que leurs filles partent dans certains pays du Golfe avec des perspectives qui peuvent les exposer à l’exploitation sexuelle ou à la prostitution. Il serait évidemment injuste de généraliser ou de transformer des situations individuelles en vérité collective, mais l’existence même de tels cas devrait suffire à nous interroger. Lorsqu’une famille en vient à considérer que le corps ou la dignité de sa fille peuvent devenir une monnaie d’échange contre quelques milliers de dinars, il ne s’agit plus simplement d’un problème migratoire. C’est le symptôme extrême d’un effondrement moral et social où la nécessité finit par faire taire les principes que l’on croyait inébranlables.

La Tunisie ne perd donc pas seulement ses enfants dans les vagues. Elle les perd dans les aéroports, dans les universités étrangères, dans les marchés du travail européens, dans les pays du Golfe et partout où ils pensent pouvoir recommencer une existence devenue impossible chez eux. L’exode prend ainsi plusieurs visages; certains partent dans des avions, d’autres dans des embarcations de fortune... certains disposent d’un diplôme et d’un visa, d’autres n’ont qu’un téléphone, quelques vêtements et l’argent remis par leur famille. Mais derrière ces itinéraires différents se trouve la même pensée malheureuse: je ne me vois plus d’avenir ici...!

Cependant, il faut se méfier des statistiques quand elles nous empêchent de voir les visages. Car derrière chaque départ, il y a un père, une mère, des enfants, des frères, des amis; il y a un téléphone qui cesse soudain de répondre, une photo que l’on regarde autrement, une famille suspendue à une information, puis parfois une identification macabre. Et il y a surtout une jeunesse qui n’a pas nécessairement cessé d’aimer son pays mais qui a cessé de croire que ce dernier pouvait lui offrir une place.

Certes, il ne faut pas nier la part de responsabilité individuelle. Certains jeunes veulent gagner rapidement ce que des générations ont mis des décennies à construire. Certains rêvent d’une richesse immédiate, d’une voiture luxueuse, d’un appartement, de vêtements de marque et d’un mode de vie exhibé sur les réseaux sociaux. Certains refusent effectivement des emplois pénibles, sous-estiment la valeur du travail et se laissent séduire par le mirage de l’argent facile. La société contemporaine a aussi fabriqué l’illusion d’une réussite qui devrait être instantanée, visible et spectaculaire. Mais transformer cette part de responsabilité individuelle en explication générale serait une manière commode de disculper ceux qui portent une responsabilité autrement plus lourde. Car on ne peut pas demander à une génération entière de faire preuve d’héroïsme lorsque les structures économiques et sociales lui refusent les conditions minimales de l’espérance.

Le problème n’est donc pas seulement que certains jeunes veulent "partir". Le problème est qu’ils ne trouvent plus suffisamment de raisons de rester. Et c’est ici que commence le véritable procès de notre modèle économique et social.

Une société dans laquelle le salaire ne permet parfois plus de couvrir convenablement le logement, la nourriture, le transport et les soins est une société qui finit par fabriquer du désespoir. Lorsque le coût de la vie augmente à un rythme que les revenus ne suivent plus, lorsque le logement devient inaccessible, lorsque les prix des produits essentiels deviennent disproportionnés par rapport au pouvoir d’achat, lorsque la moindre dépense exceptionnelle de la rentrée scolaire, du Ramadan, des fêtes religieuses, du mariage, d’une maladie ou d’une réparation domestique suffit à déséquilibrer un budget familial, la pauvreté ne se mesure plus seulement au niveau des revenus; elle se mesure à la peur permanente de la prochaine facture.

Le plus cruel est que cette précarité ne concerne plus uniquement les chômeurs. Elle gagne les travailleurs eux-mêmes. Combien de Tunisiens exercent-ils deux métiers, parfois trois, simplement pour maintenir leur famille à flot? Combien rentrent chez eux épuisés après une journée de travail pour recommencer ailleurs quelques heures plus tard? Combien travaillent comme des ânes pour parvenir à payer le loyer, remplir le réfrigérateur et régler quelques échéances? À quoi sert alors le travail quand il ne permet plus de construire une vie mais seulement de retarder la prochaine difficulté? C’est dans cette contradiction que se trouve l’une des plus grandes violences de notre époque: travailler davantage sans jamais vivre mieux.

Parallèlement, une nouvelle culture sociale s’est progressivement imposée; une culture qui ne se contente plus de proposer le nécessaire mais de transformer le superflu en nécessité. La consommation ostentatoire, les vêtements de marque, les smartphones coûteux, les voitures, les voyages, les cérémonies extravagantes et l’exposition permanente du bonheur sur les réseaux sociaux ont contribué à fabriquer une société de la comparaison. On ne se contente plus de vivre mais il faut impérativement montrer que l’on vit bien!

Le problème n’est évidemment pas de condamner la consommation ou le désir légitime d’améliorer son niveau de vie. Le problème apparaît lorsque la société parvient à convaincre des individus que ce qui relevait autrefois du luxe est devenu indispensable à leur dignité. L’individu pauvre ne se sent alors plus seulement privé de ressources mais il se sent humilié par la comparaison permanente avec ceux qui ont plus ou mieux.

Et lorsque des jeunes voient quotidiennement, sur leurs écrans, des existences apparemment parfaites, des fortunes rapides, des voyages, des voitures et des maisons somptueuses, alors qu’ils peinent à payer leur transport ou leur loyer, la distance entre leur existence réelle et le monde qu’on leur montre devient une violence psychologique supplémentaire. Et c’est ainsi que naît le fantasme du départ.

Mais il serait trop facile de désigner uniquement la société. L’État doit également regarder son propre reflet. Et cette responsabilité politique ne peut être évacuée quand on parle de la Tunisie d’aujourd’hui. Le pouvoir arrivé au lendemain du 25 juillet 2021, dans un processus largement dénoncé comme une rupture avec l’ordre démocratique issu de la Révolution, ne peut prétendre que le désespoir collectif lui est étranger. La suspension puis la dissolution du Parlement, la concentration progressive des pouvoirs, la réécriture du cadre institutionnel et le recul des contre-pouvoirs ont nourri chez une partie de la population le sentiment que l’espérance démocratique elle-même avait été enterrée.

La promesse était celle d’un redressement. La réalité ressemble davantage à un pays qui se replie sur lui-même, qui s’isole, qui s’appauvrit et qui semble s’enfermer dans une longue nuit politique et économique. La Tunisie ne manque pourtant ni d’intelligence, ni de compétences, ni de ressources humaines; ce qui lui manque de plus en plus cruellement, c’est une vision capable de transformer ces ressources en avenir.

Le drame est donc là; un pouvoir qui prétend sauver le pays mais qui ne parvient pas à empêcher ses enfants de vouloir le quitter, porte nécessairement la grande part de responsabilité dans cette hémorragie silencieuse. Car depuis plus de 5 ans, l’économie tunisienne souffre davantage de déséquilibres structurels, d’un investissement insuffisant, d’un chômage persistant, d’un appareil administratif lourd, d’un environnement des affaires souvent hostile et d’une économie où les rentes et les privilèges ont longtemps occupé une place considérable. Le citoyen ordinaire découvre alors une étrange règle: il doit payer toujours plus pour recevoir toujours moins. Et dès lors que l’État laisse se dégrader ses services publics, ce sont les plus modestes qui paient le prix le plus élevé.

L’école publique se fragilise? Les familles qui peuvent payer se tournent vers le privé. L’hôpital public ne répond plus suffisamment aux besoins? Ceux qui en ont les moyens consultent dans les cliniques privées. Les transports collectifs deviennent insuffisants? Ceux qui peuvent s’endettent pour acheter une voiture. Le logement devient inaccessible? On emprunte. La consommation quotidienne devient difficile? On emprunte encore. Ainsi se construit progressivement une société à crédit.

Or la banque, qui devrait être un instrument au service de l’économie et de l’investissement, devient pour une partie croissante de la population une béquille indispensable à la survie sociale. On emprunte pour se marier, pour acheter une voiture, pour aménager un logement et parfois même pour financer des dépenses courantes. Le ménage tunisien finit par vivre avec plusieurs échéances suspendues au-dessus de sa tête, tandis que les intérêts et les frais grignotent une part croissante de revenus déjà insuffisants.

À dire vrai, les banques ont une fonction économique légitime et que le crédit peut être un puissant outil de développement. Mais une économie dans laquelle le citoyen ordinaire doit s'endetter pour accéder à des biens ou à des services qui devraient être accessibles grâce à un revenu décent révèle une maladie plus profonde; le crédit ne doit pas devenir le substitut du pouvoir d’achat. Car dès lors que l’endettement devient une condition de la normalité sociale, la liberté économique commence à se réduire.

Et pendant ce temps, la question fondamentale demeure: où est la politique publique capable de restaurer la confiance? Car le drame tunisien n’est pas seulement économique. Il est surtout politique; la population peut accepter les difficultés quand elle croit qu’elles sont temporaires, qu’elles sont combattues et que les sacrifices sont équitablement répartis. Elle peut supporter une période de crise lorsqu’elle perçoit une direction, une stratégie, une perspective. Ce qui devient insupportable, en revanche, c’est l’impression d’être abandonnée à elle-même, tandis que les responsables se succèdent, changent, promettent, dénoncent, accusent et recommencent.

L’absence de vision à long terme est probablement l’une des formes les plus silencieuses de violence politique. Et on gouverne alors au jour le jour en fonction de chaque nouvelle crise, on éteint les incendies quand ils deviennent visibles, on distribue quelques mesures d’urgence, on multiplie les discours monotones, mais on ne s’attaque pas suffisamment aux racines du mal. Or une société ne se réforme pas avec des slogans creux et des vers de poésie. Une économie ne se redresse pas avec des incantations et des accusations. Et une jeunesse ne retrouve pas l’espérance parce qu’on lui demande simplement de patienter. Il faut lui donner des raisons concrètes de croire en demain.

C’est pourquoi il serait injuste de demander aux familles de porter seules le poids de cette crise. Une famille ne peut pas compenser indéfiniment les déficiences d’un système économique, éducatif, sanitaire et politique. Elle ne peut pas créer des emplois là où il n’y en a pas. Elle ne peut pas faire baisser les prix. Elle ne peut pas construire des hôpitaux ou réformer l’école. Elle ne peut pas, surtout, fabriquer à elle seule une perspective nationale. Et c’est précisément parce que l’État a une responsabilité particulière qu’il doit accepter d’entendre ce que disent les départs.

Chaque barque qui quitte clandestinement les côtes est aussi une sorte de bulletin de vote tragique. Elle dit: je ne crois plus en vos promesses. Elle dit: je préfère risquer ma vie plutôt que continuer à vivre sans perspective. Et elle dit quelque chose de terrible sur le rapport entre une jeunesse et son pays.

Mais le même message se lit dans le départ légal sans retour, dans le diplôme qui s’expatrie, dans le médecin qui ne reviendra pas, dans l’ingénieur qui construit ailleurs, dans le jeune couple qui organise toute sa vie autour d’un départ et même dans ces familles acculées à accepter pour leurs filles des situations d’exploitation et d’humiliation à l’étranger. Ce sont autant de formes différentes d’un même vote silencieux d’une confiance nationale qui se retire.

La Méditerranée devient alors le miroir de nos échecs. Elle ne sépare plus simplement deux rives mais elle sépare deux imaginaires; d’un côté, un pays où l’on peine à construire une vie normale et de l’autre, une Europe fantasmée comme espace de travail, de sécurité, de consommation et de dignité. Bien sûr, cette représentation est souvent embellie, parfois totalement illusoire. Ceux qui traversent découvrent parfois une autre précarité, d’autres humiliations, d’autres formes de solitude. Mais le paradoxe est précisément là; lorsque l’illusion paraît plus désirable que la réalité, c’est que la réalité est devenue profondément plus illusoire.

La responsabilité des passeurs, dans cette tragédie, est évidente. Ils exploitent la détresse, transforment le désespoir en marchandise et vendent à des êtres humains une traversée dont ils connaissent souvent les risques. Mais les passeurs ne créent pas le désespoir. Ils l'exploitent. Et cette nuance est essentielle car un passeur n’a pas inventé le chômage. Il n’a pas créé la cherté de la vie. Il n’a pas détruit l’école publique. Il n’a pas rendu le logement inaccessible. Il n’a pas inventé la corruption, la rente ou le sentiment d’injustice. Il n’a pas imaginé des fantômes ou créé des conspirateurs. Il intervient à la fin d’une chaîne de défaillances, quand le Tunisien est déjà convaincu que toutes les portes se sont refermées.

Voilà pourquoi chaque nouvelle tragédie devrait nous empêcher de nous contenter de compter les morts. Car il faut compter les raisons qui les ont poussés à partir. Il faut compter les rêves abandonnés, les emplois introuvables, les diplômes inutilisés, les loyers impossibles, les salaires insuffisants, les soins différés, les dettes accumulées, les humiliations quotidiennes et les années perdues à attendre. Car un pays ne perd pas seulement ses jeunes quand ils meurent en mer. Il les perd surtout quand ils cessent de croire en leur propre pays.

Et c’est peut-être là que se trouve le véritable sens de ce fil ténu entre une mort lente et une mort certaine. La première commence quand l’existence devient progressivement inhabitable, la seconde survient quand la mer achève ce que la désespérance avait commencé.

Nous avons trop souvent entendu parler des migrants comme de statistiques, de "flux", de "départs clandestins", de "phénomène migratoire", etc. Ces expressions, administratives et sèches, ont l’avantage de rendre le drame abstrait. Elles permettent de parler de centaines de personnes sans prononcer leurs prénoms. Or derrière chaque chiffre se trouve une vie qui aurait pu être autre chose. Un médecin, un ingénieur, un artisan, un enseignant, un mécanicien, un étudiant, un sportif, un père, une mère, un fils, une fille. Des vies qui ne demandaient pas nécessairement la richesse. Elles demandaient simplement une existence digne.

Et c’est surtout cette vérité que nous avons oubliée; la dignité n’est pas un luxe. Elle n’est pas une voiture neuve, un téléphone dernier cri, un mariage fastueux ou une photographie brillante publiée sur les réseaux sociaux. La dignité, c’est pouvoir travailler et vivre de son travail. Se loger sans consacrer la moitié de son revenu au loyer. Se soigner sans craindre la facture. Éduquer ses enfants sans s’endetter jusqu’à l’asphyxie. Vieillir sans devenir une charge. Faire des projets sans avoir besoin de jouer sa vie à pile ou face sur une embarcation pneumatique. Et tant que ces conditions élémentaires ne seront pas réunies, les discours sur la lutte contre la migration irrégulière resteront largement incomplets.

On peut surveiller les frontières. On peut renforcer les contrôles. On peut poursuivre les passeurs. On peut multiplier les campagnes de sensibilisation. Mais aucune barrière ne sera assez haute pour arrêter un homme convaincu que sa vie est déjà devenue une prison.

La véritable lutte contre ces "bateaux de la mort" ne commence donc pas en mer. Elle commence dans l’économie, dans l’école, dans l’hôpital, dans le logement, dans l’emploi, dans la justice sociale, dans la lutte contre la corruption et les rentes, dans la protection du pouvoir d’achat, dans la reconstruction des services publics, dans la réforme d’un système financier qui doit servir l’économie réelle plutôt que devenir une machine supplémentaire d’endettement des ménages. Mais surtout, elle commence dans la reconquête d’une chose infiniment plus fragile que l’argent: l’espérance.

Car lorsqu’un jeune Tunisien regarde la mer et y voit moins de danger que dans son propre avenir, le problème n’est plus celui du jeune. C’est celui du pays. Et lorsqu’une nation laisse ses enfants choisir entre une mort certaine et une vie de morts, elle devrait avoir l’honnêteté de comprendre que le véritable naufrage n’a pas toujours lieu au large mais il a commencé à terre, longtemps avant que la première barque ne quitte le rivage.

Il a aussi commencé dans les institutions, quand le pouvoir a cessé de considérer l’espoir comme une responsabilité politique. Un pays ne peut pas indéfiniment demander à sa jeunesse de patienter tandis qu’il rétrécit son horizon. Il ne peut pas prétendre restaurer la souveraineté nationale tout en laissant ses citoyens rêver de n’importe quelle rive étrangère comme d’une délivrance. Il ne peut pas parler de grandeur lorsque ses enfants calculent le prix d’une traversée clandestine, le coût d’un visa obtenu pour ne jamais revenir, ou le prix auquel ils devront vendre leur force de travail et parfois leur honneur loin de chez eux.

Le drame tunisien n’est donc pas seulement celui de ceux qui partent. Il est celui d’un pays qui, lentement, s’habitue à les voir partir. Et cette habitude est peut-être la forme la plus inquiétante du naufrage. Car une nation commence véritablement à mourir quand elle ne s’indigne plus de voir sa jeunesse fuir, quand elle transforme l’exil en banalité, quand elle considère comme normal que ses meilleurs diplômés cherchent ailleurs ce que leur propre pays ne sait plus leur offrir, et quand elle finit par confondre le silence de la résignation avec la paix sociale.

La Tunisie n’a pas seulement besoin de retenir ses enfants. Elle a besoin de leur rendre une raison de rester. Sinon, entre les départs en avion et les départs en barque, entre ceux qui s’exilent avec un visa et ceux qui risquent leur vie clandestinement, entre ceux qui cherchent un emploi et ceux qui cherchent simplement à échapper à leur propre désespoir, la même vérité continuera de s’écrire: la Tunisie se vide de son avenir.

Et le jour où l’on comprendra que le véritable danger n’est pas seulement que des Tunisiens quittent le pays mais qu’ils cessent d’y croire, il sera peut-être déjà tard. Car le véritable exode n’est pas celui des corps; c’est celui de l’espérance.

Poster commentaire - أضف تعليقا

أي تعليق مسيء خارجا عن حدود الأخلاق ولا علاقة له بالمقال سيتم حذفه
Tout commentaire injurieux et sans rapport avec l'article sera supprimé.

Commentaires - تعليقات
Pas de commentaires - لا توجد تعليقات