Si tant est qu'elle existe encore comme force intellectuelle et politique identifiable, la gauche arabe souffre d'un mal dont elle ne semble pas avoir pleinement conscience : elle continue souvent à s'exprimer à l'aide d'un lexique hérité du siècle dernier, comme si le monde était demeuré figé à l'époque des grands affrontements idéologiques du XXe siècle.
Le problème n'est pas la fidélité à ses principes fondateurs. Le problème est l'incapacité de certains de ses courants à prendre acte des profondes transformations du monde contemporain.
Depuis l'effondrement du modèle soviétique, la disparition des grands blocs idéologiques et la fragmentation des réalités sociales, la pensée progressiste internationale a considérablement évolué. En Europe, en Amérique latine et ailleurs, elle a investi des terrains qui n'occupaient jadis qu'une place marginale dans son horizon politique : la transition énergétique, l'écologie, la préservation des ressources naturelles, la lutte contre les oligarchies financières, la régulation du marché, la gouvernance démocratique, la question numérique, les nouvelles formes de précarité et les défis posés par la mondialisation.
Cette évolution ne signifie pas l'abandon des valeurs historiques de la gauche. Bien au contraire.
La justice sociale demeure son horizon naturel. L'équité fiscale, la redistribution des richesses, la défense des travailleurs, la lutte contre les discriminations, l'opposition aux formes anciennes et nouvelles de domination, le refus de l'impérialisme ainsi que la solidarité avec les catégories populaires continuent de constituer le cœur de son identité.
Mais les sociétés ont changé.
Les classes sociales sont devenues plus complexes. Les formes d'exploitation se sont diversifiées. Les centres de pouvoir se sont déplacés. Les aspirations démocratiques se sont élargies. Les enjeux environnementaux occupent désormais une place centrale dans le débat public.
Face à ces mutations, certaines composantes de la gauche arabe persistent pourtant à mobiliser les mêmes références, les mêmes slogans et parfois les mêmes réflexes organisationnels que ceux qui prévalaient il y a un demi-siècle.
Comme si le simple fait de répéter un vocabulaire révolutionnaire suffisait à produire une pensée révolutionnaire.
Or les mots vieillissent lorsqu'ils cessent d'expliquer le réel.
Le renouvellement de la pensée progressiste passe nécessairement par le renouvellement de son langage. Non pour renier son héritage, mais pour le rendre intelligible aux générations qui vivent dans un monde radicalement différent de celui qui a vu naître les grandes orthodoxies idéologiques du siècle passé.
Une gauche digne de ce nom ne devrait pas chercher à préserver des reliques discursives. Elle devrait chercher à comprendre les nouvelles contradictions qui traversent la société.
Car ce n'est pas la fidélité aux mots d'hier qui garantit l'avenir d'une idée. C'est sa capacité à parler la langue de son temps.