NAFAS : ce que la polémique dit de nous

Je voudrais d’abord m’excuser de la longueur de ce texte. J’aurais pu faire plus court, mais les réactions suscitées par l’initiative citoyenne Nafas m’ont semblé suffisamment importantes pour mériter que l’on s’y attarde. Derrière une polémique qui pourrait paraître circonstancielle se posent en réalité des questions beaucoup plus profondes : notre rapport au passé, notre difficulté à agir avec ceux qui ne pensent pas comme nous, la crise de confiance envers les acteurs politiques, le renouvellement des générations et, surtout, notre capacité à construire ensemble une alternative démocratique sans reproduire les réflexes d’exclusion que nous dénonçons chez le pouvoir. C’est donc moins de Nafas elle-même qu’il sera question ici que de ce que les réactions qu’elle provoque disent de nous, de l’opposition et de notre culture politique.

Il y a quelque chose de presque prévisible dans ce qui vient de se passer autour de Nafas. Une initiative citoyenne appelle à descendre dans la rue. Des citoyens répondent présents. Des militants aussi. Des appareils et des forces politiques s’y joignent. Des personnes qui ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes convictions, ni les mêmes responsabilités se retrouvent, pour quelques heures, dans le même espace et autour de quelques exigences communes.

Et presque immédiatement, une partie du débat se déplace.

On ne parle plus seulement de ce qui pousse les Tunisiens à descendre dans la rue. On demande : qui marchait à côté de qui ? Qui avait le droit d’être là ? Qui aurait dû rester chez lui ?

C’est peut-être cela, au fond, que Nafas vient de révéler : nous avons tellement appris à nous exclure que nous avons du mal à imaginer une action commune qui ne soit ni une alliance, ni une réconciliation, ni un reniement.

Le virus de la dictature (https://www.facebook.com/share/p/1DGYhQwq4H/) ne se manifeste pas seulement lorsqu’un pouvoir emprisonne ses adversaires, muselle la presse ou soumet la justice. Il survit aussi dans nos manières de penser la politique : lorsque nous considérons que celui avec lequel nous sommes profondément en désaccord ne doit pas seulement être combattu politiquement, mais écarté de l’espace commun.

QUI A LE DROIT DE MARCHER AVEC QUI ?

Les attaques contre Nafas viennent de plusieurs côtés.

Il y a naturellement celles des partisans du régime. Toute mobilisation contestant le pouvoir doit être discréditée. Peu importe alors ce que disent les manifestants : il suffit de chercher parmi eux un visage, un parti, un passé permettant de disqualifier l’ensemble. Le procédé est connu : plutôt que de répondre aux revendications, on cherche à délégitimer ceux qui les portent.

Mais les critiques viennent également de l’opposition.

Pour certains, impossible de manifester là où se trouve Ennahdha. Son bilan, ses responsabilités pendant la décennie précédente et les blessures laissées par cette période interdiraient toute convergence, même ponctuelle.

Pour d’autres, impossible de se retrouver avec le PDL ( parti destourien libre) ou les courants destouriens, parce qu’on ne combat pas l’autoritarisme actuel avec ceux que l’on considère comme les héritiers politiques d’un autre autoritarisme.

Et il y a ceux qui refusent les deux : ni Ennahdha, ni PDL.

Ajoutons ceux qui refusent les anciens responsables, ceux qui récusent les acteurs de la décennie 2011-2021, ceux qui excluent ceux qui ont soutenu le 25 juillet avant de s’y opposer.

À la fin, la question devient presque vertigineuse : avec qui reste-t-il possible de faire quelque chose ?

MARCHER ENSEMBLE N’EST PAS GOUVERNER ENSEMBLE

Une grande partie de la polémique repose probablement sur une confusion.

Descendre dans la rue au même moment pour défendre une liberté ne signifie pas partager le même programme.

Défendre ensemble un prisonnier politique ne signifie pas vouloir constituer ensemble un gouvernement.

S’opposer au même autoritarisme ne signifie pas avoir la même lecture de 2011, de 2014, de 2019 ou du 25 juillet 2021.

Et se retrouver momentanément dans la même manifestation n’oblige personne à oublier ce qu’il pense de son voisin.

On peut même discuter l’expression « unité des terrains ». Si elle devait avoir un sens tunisien, elle pourrait plutôt désigner quelque chose dont nous avons cruellement besoin : faire enfin converger le terrain des libertés avec celui des luttes sociales et celui des luttes environnementales.

La liberté, l’eau, l’électricité, l’emploi, le pouvoir d’achat, l’école, l’hôpital, les transports, la pollution de Gabès ne sont pas des combats étrangers les uns aux autres.

Quant au fait que des adversaires politiques se retrouvent ponctuellement dans une même mobilisation, appelons cela plus simplement la nécessité.

Et parfois, dans l’histoire, la nécessité commande de faire ensemble ce que personne ne peut accomplir seul.

L’ESSENTIEL AVANT L’IMPORTANT

Cela ne veut pas dire que nos divergences sont devenues secondaires.

Elles sont importantes.

La mémoire de la dictature de Ben Ali est importante.

Les responsabilités de la décennie 2011-2021 sont importantes.

Le bilan d’Ennahdha est important.

Celui des destouriens l’est aussi.

Les responsabilités de ceux qui ont applaudi au 25 juillet avant d’en découvrir les conséquences doivent également être interrogées.

Mais il existe aujourd’hui quelque chose de plus urgent encore : un pays qui s’appauvrit, des libertés qui reculent, des opposants en prison, une justice soumise, des services publics qui se dégradent et une population qui éprouve de plus en plus le sentiment de l’humiliation et de l’impuissance.

Reconnaître l’urgence ne signifie pas effacer l’histoire.

L’essentiel avant l’important ne veut pas dire l’essentiel à la place de l’important.

Le passé ne doit ni disparaitre ni nous condamner à l’impuissance

Certaines critiques adressées à Nafas doivent être entendues.

On ne peut demander à ceux qui ont subi la dictature de Ben Ali d’oublier ce qu’elle fut. On ne peut davantage demander à ceux qui considèrent que la décennie suivant la révolution a été gâchée par les forces qui ont gouverné de faire comme si rien ne s’était passé.

La mémoire est indispensable.

Mais il existe une différence entre se souvenir du passé et devenir son prisonnier.

Si nous devons d’abord nous mettre d’accord sur toute l’histoire tunisienne avant de défendre ensemble une liberté, nous ne défendrons plus aucune liberté.

Si chacun exige de son voisin une confession, une autocritique et un certificat de conformité avant de l’autoriser à marcher dans la même rue que lui, nous pouvons attendre longtemps.

Cela ne signifie pas que l’autocritique soit inutile. Bien au contraire. Ceux qui ont exercé des responsabilités doivent dire ce qu’ils ont compris de leurs échecs, quelles responsabilités ils assument et ce qu’ils feraient différemment demain.

Mais l’autocritique ne peut pas devenir un droit de veto accordé à chacun sur la présence de tous les autres.

Le pouvoir, lui, n’attendra pas que nous ayons terminé de régler nos comptes.

«Que l’ancienne génération tire sa révérence »

Une autre critique revient avec insistance. Elle dit, en substance :

« Vous avez déjà essayé. Vous avez échoué. Maintenant, partez et laissez la place. »

Une partie des Tunisiens attribue à une génération de responsables politiques et associatifs une responsabilité non seulement dans les échecs de la transition, mais également dans l’état actuel de faiblesse, de fragmentation et de perte de crédibilité de l’opposition.

Cette interpellation mérite d’être entendue.

Une génération qui a exercé des responsabilités doit savoir faire son bilan. Elle doit transmettre. Elle doit permettre l’émergence de nouveaux responsables. Elle doit aussi comprendre que le premier rang n’est pas une propriété acquise à vie.

Mais cette critique doit être confrontée à une réalité que l’on oublie trop facilement : une partie importante des principaux visages de l’opposition n’occupe précisément plus librement la scène politique. Certains sont en prison. D’autres ont été contraints à l’exil ou vivent à l’étranger parce qu’un retour les exposerait aux poursuites et à la répression.

Le régime s’est lui-même chargé, par les arrestations, les procès, les condamnations, les poursuites et l’exil forcé, d’affaiblir et de décapiter une partie de l’opposition.

Il serait alors pour le moins paradoxal de présenter l’omniprésence supposée des « anciens » comme l’une des principales causes de la faiblesse actuelle de l’opposition au moment même où nombre de ses figures les plus connues sont derrière les barreaux ou empêchées d’agir librement.

Plus paradoxal encore serait de reprendre, au nom du renouvellement, une partie du récit du pouvoir : faire de ceux qu’il emprisonne, poursuit ou contraint à l’exil les responsables de la faiblesse de l’opposition qu’il s’emploie précisément à affaiblir.

Cela ne dispense évidemment personne du bilan.

Mais il faut se méfier d’une idée apparemment séduisante : il suffirait que « les anciens » disparaissent pour que surgisse spontanément une opposition nouvelle, crédible, démocratique et capable de mobiliser le pays.

La jeunesse n’est pas un programme politique, pas plus que l’Age n’est une faute.

On peut avoir trente ans et reproduire les mêmes pratiques d’exclusion, la même personnalisation, la même incapacité à travailler avec ceux qui pensent autrement.

On peut appartenir à une génération plus ancienne et contribuer utilement à transmettre une expérience, à ouvrir des espaces et à préparer une relève.

Le véritable renouvellement doit donc être générationnel, politique, intellectuel et organisationnel.

Il faut savoir transmettre et parfois s’effacer. Mais il faut également savoir recevoir un héritage sans répéter ses erreurs.

Sinon, nous risquerions de reproduire, au nom du renouvellement, l’un des vieux réflexes du virus de la dictature : croire que pour construire du nouveau, il faut commencer par décider qui n’a plus le droit d’être là.

Le vrai problème commence le lendemain

Une autre objection adressée aux convergences actuelles est autrement plus sérieuse : Et après ?

Supposons que l’opposition parvienne demain à créer un rapport de force suffisamment puissant pour provoquer un changement.

Que se passera-t-il le lendemain ?

L’histoire nous enseigne que ceux qui combattent ensemble un pouvoir peuvent commencer à se combattre entre eux dès sa disparition. Une coalition du refus ne devient pas spontanément une coalition démocratique.

La vraie question n’est donc pas seulement de savoir avec qui nous acceptons de marcher aujourd’hui, mais quelles règles nous accepterons demain lorsque nous redeviendrons adversaires?

C’est là que devrait commencer le travail politique.

Il serait illusoire de rechercher artificiellement un programme commun entre islamistes, destouriens, gauche, démocrates, indépendants et autres familles politiques.

Mais il est indispensable de construire un minimum démocratique commun : une justice indépendante, des libertés garanties, l’égalité des citoyens, le refus de la violence, des élections libres, l’acceptation de l’alternance et des institutions qui empêchent une nouvelle concentration des pouvoirs.

Et surtout cette règle tellement simple et tellement difficile à accepter : mon adversaire a le droit d’exister, de parler, de s’organiser, de se présenter devant les électeurs et même de gagner contre moi.

C’est peut-être là que commence véritablement la guérison du virus de la dictature.

Nafas ne doit surtout pas devenir une affaire entre partis

Il existe cependant un autre risque : que toute cette discussion finisse encore une fois par tourner autour des mêmes questions.

Ennahdha ou pas Ennahdha ?

PDL ou pas PDL ?

Les anciens ou les nouveaux ?

Qui accepte qui ?

Qui refuse qui ?

Qui a le droit de marcher avec qui ?

Pendant que nous discutons de cela, une immense partie du pays ne participe même plus à la conversation.


• Elle cherche de l’eau.

• Elle cherche un emploi.

• Elle attend des médicaments.

• Elle compte ce qu’il lui reste pour terminer le mois.

• Elle voit son école, son hôpital et ses transports se dégrader.

• Et elle ne se reconnaît souvent ni dans le pouvoir ni dans ceux qui prétendent constituer son opposition.

• C’est là que se jouera le véritable avenir de Nafas.

• Pas seulement dans l’addition des partis et des organisations.

• Mais dans sa capacité à faire entrer dans l’espace commun ceux qui n’y sont plus.

À faire comprendre que la démocratie n’est pas seulement une conversation entre militants sur les libertés publiques, mais aussi une question d’eau, d’école, de santé, d’emploi, d’environnement, de dignité et de justice sociale.

C’est peut-être là que l’idée d’unité des terrains retrouve son véritable sens : unir le combat démocratique, le combat social et le combat environnemental.

Ce que les critiques révèlent


• Nafas n’a évidemment pas résolu la crise de l’opposition.

• Elle a fait quelque chose de peut-être plus utile : elle l’a mise à nu.

• Elle a montré notre difficulté à distinguer l’adversaire de l’ennemi.

• Notre difficulté à agir avec quelqu’un sans devoir l’aimer.

• Notre difficulté à distinguer une convergence ponctuelle d’une alliance politique.

• Notre difficulté à reconnaître nos responsabilités sans transformer le passé en tribunal permanent.

• Notre difficulté à renouveler les générations sans transformer le renouvellement en nouvelle exclusion.

Et surtout notre vieille tentation de résoudre les désaccords non pas en organisant démocratiquement leur coexistence, mais en supprimant l’un des termes du désaccord.

C’est précisément là que le virus de la dictature continue de circuler.

Il circule évidemment chez ceux qui gouvernent lorsqu’ils emprisonnent leurs adversaires, poursuivent les voix critiques et utilisent les institutions pour réduire l’espace politique.

Mais il peut aussi circuler chez ceux qui combattent la dictature lorsqu’ils rêvent d’une démocratie débarrassée de ceux qu’ils détestent.

Il faudra pourtant vivre ensemble.

C’est peut-être la seule certitude dont nous disposons.

Après Kaïs Saied, les islamistes ne disparaîtront pas.

Les destouriens ne disparaîtront pas.

La gauche ne disparaîtra pas.

Les démocrates, les conservateurs, les anciens et les nouveaux ne disparaîtront pas davantage.

Et surtout, les millions de Tunisiens qui ne se reconnaissent dans aucune de ces catégories seront toujours là.

La question n’est donc pas de savoir comment construire une Tunisie sans les autres.

Nous avons suffisamment essayé.

La question est de savoir comment construire une démocratie avec des gens qui continueront à être profondément en désaccord.

C’est pourquoi l’expérience Nafas mérite attention. Non parce qu’elle aurait trouvé la solution. Mais parce qu’en remettant côte à côte des personnes qui n’avaient aucune raison politique d’être ensemble, elle nous oblige à regarder le problème en face : sommes-nous capables de combattre ensemble un autoritarisme sans préparer le suivant ?

Sommes-nous capables de construire un rapport de force suffisamment large pour changer le pouvoir sans reproduire les mécanismes d’exclusion qui ont contribué à nos échecs ?

Et sommes-nous capables d’organiser le renouvellement nécessaire sans demander à une génération entière de disparaître, alors qu’une partie de ceux qui la représentent est déjà en prison ou en exil ?

Peut-être est-ce finalement cela, le combat le plus difficile : ne pas seulement sortir de la dictature, mais sortir la dictature de nos manières de penser, de nous opposer et de faire de la politique.

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