J’ai hésité à publier un texte écrit à chaud, en réaction aux inondations qui ont récemment frappé la Tunisie. Deux interrogations se sont imposées à moi. La première relève de l’histoire : les inondations ne sont pas un phénomène nouveau dans le pays ; elles jalonnent son parcours depuis l’indépendance. Qu’est-ce qui distingue alors ces épisodes récents de ceux du passé ? La seconde tient à la difficulté d’aborder une catastrophe dont les dégâts sont considérables, sans être accusé d’exploiter politiquement un drame naturel pour contester le pouvoir en place.
Cette hésitation renvoie à une question plus profonde : jusqu’où peut-on considérer ces inondations comme une fatalité et à partir de quel moment relèvent-elles de choix politiques assumés — ou, plus encore, d’absences de décisions ?
Ces réserves ont fini par céder face aux positions et aux comportements du régime, et plus encore face à l’attitude de Kaïs Saied lui-même, dont la réponse aux inondations a moins consisté à assumer une responsabilité politique qu’à se retrancher dans le registre du discours et de la mise en scène.
Les catastrophes naturelles sont des tests de vérité. Elles révèlent la capacité — ou l’incapacité — d’un État à prévenir, protéger et réparer. En Tunisie, les inondations récurrentes ont cessé d’être un simple aléa climatique : elles sont devenues le miroir grossissant d’un populisme sans politique où l’émotion remplace l’action et le spectacle tient lieu de gouvernement.
Depuis le coup de force du 25 juillet 2021, Kaïs Saied a concentré l’ensemble des leviers du pouvoir tout en vidant l’action publique de son contenu. Face aux épisodes pluvieux, le rituel est désormais bien huilé : bottes dans l’eau, caméras braquées, discours moralisateurs. L’État s’exhibe, mais n’agit pas. L’empathie est mise en avant ; la prévention demeure absente.
Le populisme prospère sur l’instant. Il parle au nom du « peuple », désigne des ennemis abstraits — corruption, traîtres, complots — et évite les choix structurels : investissements lourds, planification, arbitrages budgétaires. Or la gestion des catastrophes exige exactement l’inverse : anticipation, institutions solides, continuité de l’action publique. En Tunisie, ces exigences ont été remplacées par une dramaturgie politique où la visite supplante la décision.
Les résultats sont tangibles et vérifiables. Il n’existe ni stratégie nationale de prévention, ni réseaux d’assainissement urbains distinguant les eaux pluviales des eaux usées, ni ouvrages de rétention, ni cartographie des risques juridiquement opposable, ni systèmes d’alerte efficaces. Le « bilan » se limite à des gestes symboliques et à quelques interventions ponctuelles confiées à l’armée.
Pouvoir total, résultats nuls.
En lieu et place d’une politique publique, la mise en scène prédatrice s’impose. La souffrance des Tunisiens est exposée, cadrée et médiatisée comme un décor de communication : visites en bottes, images de proximité, discours de compassion. Cette scénographie vise moins à protéger les populations qu’à produire un récit de présence et d’humanité, là où l’action structurelle fait défaut. Les victimes cessent alors d’être des citoyens titulaires de droits pour devenir des figures instrumentalisées d’un pouvoir qui gouverne par l’image plutôt que par la prévention.
Le peuple des inondations n’est pas une catégorie naturelle ; c’est une construction politique et urbanistique issue de décennies d’abandon, de marginalisation territoriale et de choix d’aménagement défaillants. Urbanisme anarchique, constructions en zones inondables, destruction des espaces naturels d’absorption, réseaux vétustes : la pluie ne fait que révéler un modèle de développement inégal. Exposées en première ligne aux chocs climatiques, les populations concernées ne sont ni dupes ni passives, mais prises en otage par une urgence permanente qui épuise la contestation et transforme les droits en attentes.
Dans ce contexte, la visite présidentielle devient la seule forme de reconnaissance. La solidarité se mue en charité humiliante, le droit en faveur conditionnelle. Montrer la réalité — images, vidéos, témoignages — devient suspect. L’information n’est tolérée que si elle glorifie le pouvoir.
La comparaison historique éclaire l’impasse actuelle. La Tunisie a connu des régimes autoritaires et imparfaits qui, malgré leurs limites et contradictions, investissaient et laissaient des actes. Aujourd’hui, jamais la concentration du pouvoir n’aura produit si peu d’action face à un risque connu. La centralisation extrême n’a pas renforcé la responsabilité : elle l’a dissoute.
Les inondations ne sont pas neutres socialement. Elles frappent d’abord les plus vulnérables et engagent des droits fondamentaux : droit à la vie, au logement, à l’égalité territoriale, à un environnement sain. L’absence d’alertes, de plans d’évacuation et de protection des zones à risque constitue une violation structurelle des obligations de l’État. Le changement climatique intensifie les chocs, mais il n’explique pas l’abandon.
La trajectoire tunisienne n’est pas isolée. Partout, les régimes populistes traitent les catastrophes comme des opportunités narratives plutôt que comme des défis structurels. Ils privilégient l’émotion à court terme et redoutent la reddition des comptes.
Mais le climat ne se gouverne pas par des slogans. Les pluies, les sécheresses et les vagues de chaleur sanctionnent l’impréparation.
Les régimes passent, la pluie revient. En Tunisie, la catastrophe n’est pas l’eau : c’est le populisme au pouvoir, qui confond gouverner et paraître. Tant que la prévention sera sacrifiée à la mise en scène, chaque saison des pluies rappellera une vérité simple et universelle : le spectacle ne protège personne.