Complot contre la sureté de l’état : le procès qui a tué la justice en Tunisie

Ce 28 novembre 2025, la Cour d’appel de Tunis a franchi le cap – et l’abîme. À l’aube, dans un climat de huis clos politique, elle a confirmé des peines allant jusqu’à 45 ans de prison, sans procès réel, sans présence des accusés, sans respect des règles élémentaires du contradictoire. Un jugement sans procès ; un procès sans justice ; une justice aux ordres.

L’affaire du “complot contre la sûreté de l’État” marque l’instant où le régime de Kaïs Saied a franchi le seuil de l’indécence pour entrer pleinement dans la tyrannie assumée. La justice n’est plus instrumentalisée : elle est propriété privée. Les magistrats lisent les messages de la prison comme des téléprompteurs, les gardiens répondent à la place des détenus, les avocats supplient d’accéder à des documents – refusés au nom d’une “procédure” réinventée chaque matin. Le mot “défense” a été rayé du lexique judiciaire.

Les scènes rapportées par les avocats relèvent de la dystopie :

– Des détenus en grève de la faim depuis un mois – Jaouhar Ben Mbarek en tête, déclarés “en bonne santé” par la direction pénitentiaire tandis qu’ils ne tiennent plus debout.

– Des magistrats qui affirment que les prévenus “refusent de comparaître”, alors que leurs avocats prouvent l’inverse.

– Une Cour qui refuse systématiquement les demandes d’enquête sur les fax et notes de la prison, identiques mot pour mot.

– Un président de chambre désigné par note de service de la ministre de la Justice, c’est-à-dire l’exécutif – pour juger l’affaire la plus politique du pays.

– Des poursuites contre les avocats qui dénoncent les violences ou les manipulations.

Le tout sur fond d’un message présidentiel limpide : « Qui ose les innocenter est leur complice. ». Le verdict était écrit depuis août 2021.

La liste des condamnés est un patchwork politique digne d’un roman d’absurde : des figures de gauche, des syndicalistes, des centristes, des nationalistes, des islamistes, des avocats, des journalistes, des cadres de l’État… et même d’anciens alliés et nommés de Kaïs Saied, comme Nadia Akacha.

Un complot si vaste qu’il défie la logique : un chef d’État assiégé par tout le monde, tout le temps, partout, même par ses propres proches. C’est le p>complot en kit : il suffit de l’accuser pour qu’il existe.<

Le régime a reconduit ou alourdi les condamnations sans vergogne : 20 ans pour Jaouhar Ben Mbarek, 20 ans pour Chayma Issa, 35 ans pour Khayem Turki, 45 ans pour Kamel Letaïef, 20 ans pour Noureddine Bhiri, 10 ans pour Sahbi Attig, 10 ans pour Said Ferjani… et 33 ans pour les accusés considérés en fuite, quels que soient leurs parcours, leurs actes, leurs idées.

Pis : Aucun acte matériel n’a été établi contre aucun d’eux. Aucun.

Le crime ? S’opposer au président.

L’article 141 du Code de procédure pénale, introduit pendant la pandémie, sert désormais de machine à bannir les corps des détenus de leurs propres procès. Les audiences se tiennent depuis les cellules. La justice se rend par écran interposé. Les détenus refusent à juste titre cette mascarade : ils veulent être physiquement présents. On leur répond : refus de comparaître.

Les procès politiques de la Tunisie de 2025 ne sont pas des erreurs : ce sont des dispositifs. Ce qui se joue désormais dépasse les accusés.

Dans cette affaire, c’est le principe même de justice qui a été exécuté. Une justice intimidée, décapitée, désossée, placée sous tutelle politique depuis la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature (CSM), depuis les révocations massives, depuis les nominations par note de service, depuis la transformation de l’article 24 du décret-loi 54 en guillotine numérique.

Ce jugement n’éteint rien :

– il révèle une peur viscérale du pluralisme,

– un pouvoir qui ne supporte pas la contradiction,

– un appareil judiciaire transformé en outil de terreur,

– un dictateur persuadé que la justice doit confirmer ce qu’il annonce.

Il n’y a pas de complot contre l’État : il y a un complot contre la liberté, contre la justice, contre l’idée même de République.

Ce 28 novembre, le pouvoir croyait clore un dossier. Il a ouvert une plaie.

Et une question qui n’a pas fini de hanter les consciences: Quand la justice devient une scène, qui juge vraiment qui ?

La réponse, pour l’instant, est sinistre : c’est le régime qui juge ses ennemis.

Mais demain, c’est l’Histoire qui jugera le régime.

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