Ces dernières années, les lettres venues de prison, écrites par des prisonniers politiques et d’opinion, se sont multipliées en Tunisie.
Ce qui relevait autrefois de l’exception tend désormais à structurer l’espace politique lui-même : la parole sous contrainte devient une composante du « débat » public.
Cette évolution ne se limite pas à un cas isolé. Les écrits de Abir Moussi, les lettres de Ghazi Chaouachi, les messages de Issam Chebbi, les textes de Jaouhar Ben Mbarek, les lettres ouvertes de Lotfi Mraïhi, mais aussi les prises de parole d’Ayachi Hammami et de Najib Chebbi, dessinent une même réalité : la prison n’est plus seulement un lieu d’enfermement, elle devient un espace paradoxal de réapparition politique.
Cellule après cellule, ces voix réintroduisent dans le débat public ce que l’incarcération semblait vouloir suspendre : la controverse, la critique, la parole politique elle-même.
La plus récente de ces lettres est celle de Rached Ghannouchi.
Un message qui, sans surprise, ne s’est pas passé inaperçu.
Salaheddine Jourchi, dans un article (en arabe) dense et nuancé, s’est attaché à décrypter ce message, à en restituer la tonalité et à en interroger les implications politiques.
Ce simple enchaînement — une lettre écrite derrière les barreaux, une analyse journalistique nécessaire pour en saisir la portée — éclaire une réalité que l’on tend dangereusement à banaliser : en Tunisie, la prison est redevenue un lieu de production du discours politique. Ce constat devrait suffire à inquiéter.
Car une parole née en détention n’est jamais un fait ordinaire. Elle est toujours le symptôme d’un déséquilibre plus profond : celui d’un champ politique où l’incarcération des acteurs publics cesse d’être l’exception pour s’inscrire dans une forme de normalité silencieuse.
La lettre de Ghannouchi invoque la patience, la retenue, la fidélité aux principes. Mais c’est le contexte qui donne au texte sa véritable densité.
Que signifie appeler à la patience lorsque la politique elle-même devient un risque ? Lorsque l’engagement expose moins à la confrontation politique qu’à l’incertitude judiciaire ? Lorsque la procédure s’impose comme horizon permanent du désaccord ?
Dans ce paysage, la prison ne punit plus seulement des individus. Elle restructure la vie publique. Elle redéfinit les comportements, installe la prudence comme réflexe, diffuse l’autocensure, transforme la peur en paramètre implicite du calcul politique. Elle devient un mécanisme de régulation du dissensus. Et c’est précisément ce que cette lettre, malgré elle, révèle.
Car la parole politique ne circule plus dans un espace de pluralisme effectif, mais dans un environnement dominé par la contrainte, la dissuasion et l’incertitude.
L’effet est historiquement connu. Lorsque l’espace politique se ferme, les tensions ne disparaissent pas. Elles se déplacent. Elles se durcissent. Elles s’enkystent.
L’appel au refus de la radicalisation, dans ce contexte, résonne comme une alerte implicite. Ce ne sont jamais les excès de liberté qui produisent les ruptures durables, mais l’érosion progressive des espaces où le conflit peut s’exprimer sans basculer dans la répression.
Certains verront sans doute dans ce commentaire que je formule une forme d’indulgence déplacée envers ce que d’aucuns désignent volontiers comme un « dangereux dirigeant islamiste », voire comme le diable politique lui-même.
D’autres y liront une complaisance suspecte, sinon une trahison. Le réflexe est devenu presque mécanique dès lors qu’il s’agit d’évoquer Ghannouchi autrement que sous le registre de la condamnation définitive.
Le soupçon pourrait s’étendre à l’auteur de l’article. Salaheddine Jourchi est connu pour sa sensibilité islamiste — « modérée », comme certains aiment à le souligner, souvent sur un ton où la nuance tient lieu de mise à distance. Mais réduire Jourchi à cette seule grille de lecture serait une simplification intellectuellement fragile.
Jourchi est d’abord un journaliste talentueux, imprégné de valeurs humanistes et d’une culture de la mesure. Sa connaissance fine des milieux islamistes relève moins d’une posture idéologique que d’une compétence analytique reconnue. C’est précisément cette capacité à restituer les registres discursifs, à saisir les inflexions et à lire les dynamiques internes qui confère à son texte sa force.
Car analyser n’est pas absoudre. Comprendre n’est pas adhérer. Refuser la caricature n’est pas nier les responsabilités.
Au-delà du cas Ghannouchi, une question plus troublante s’impose : que devient un pays lorsque la prison commence à structurer le centre du jeu politique ? Lorsque les cellules remplacent progressivement les tribunes ? Lorsque la parole survit, mais sous contrainte ?
La lettre de prison n’est plus seulement un message partisan. Elle devient le signe d’une époque.