Nous vivons un moment de vérité historique. Un moment où les masques tombent, où le langage se durcit, où le recours à la force ne prend même plus la peine de se justifier. Un moment où la question n’est plus seulement de savoir qui gouverne, mais comment les peuples existent encore comme sujets politiques.
Car ce qui se joue aujourd’hui, de Gaza à Caracas, de Tunis au reste du monde arabe, n’est pas une succession de crises isolées. C’est l’installation méthodique d’un ordre de domination brutal dans lequel le droit devient optionnel, la souveraineté conditionnelle et la dignité objet de marchandages.
À Gaza, un génocide se perpétue depuis maintenant plus de deux ans. Destruction systématique, famine organisée, punition collective, anéantissement des civils. Israël impose sa loi sans ambiguïté. Les États-Unis en sont les complices actifs : livraisons d’armes, protection diplomatique, vetos répétés, inversion morale permanente.
Ce qui se joue à Gaza dépasse largement la Palestine. C’est un test mondial : jusqu’où peut aller la violence lorsqu’elle est appuyée par la puissance impériale ? Quand le droit humanitaire est piétiné sans vergogne, aucun peuple n’est à l’abri.
Au Venezuela, l’agression américaine revendiquée et la mise hors-jeu forcée du pouvoir en place — quels que soient les jugements portés sur Nicolás Maduro et son régime — ont franchi les lignes rouges.
Le message adressé au monde est limpide : certaines souverainetés peuvent être suspendues, certaines nations redessinées de l’extérieur, certains peuples privés du droit de décider de leur avenir.
Ni narcotrafic. Ni terrorisme. Ni démocratie. Mais le pétrole, le dollar, les ressources, les équilibres géostratégiques.
Il faut le dire clairement, sans mépris et sans se mentir. Une partie des Vénézuéliens a célébré la chute de Maduro. Comme une partie des Irakiens avait célébré celle de Saddam Hussein. Comme une partie des Libyens avait cru voir, en 2011, la fin de Kadhafi ouvrir une ère nouvelle. Cette joie n’est pas indigne. Elle naît de la misère, de la répression, de l’humiliation quotidienne. La nier serait une insulte aux peuples qui ont souffert.
Mais l’histoire, elle, est implacable.
L’Irak n’a pas été libéré. Il a été détruit, fragmenté, livré à la violence et aux interventions étrangères.
La Libye n’a pas été émancipée. Elle a été pulvérisée, livrée aux milices, aux ingérences, aux trafiquants d’êtres humains.
La chute des dirigeants imposée par les bombes ne donne jamais le pouvoir aux peuples. Elle lui confisque.
Refuser l’agression américaine contre le Venezuela ne signifie pas défendre Maduro. Pas plus que refuser la guerre en Irak ne signifiait défendre Saddam. Pas plus que s’opposer à l’intervention de l’OTAN ne revenait à absoudre Kadhafi.
Cela signifie refuser la logique où les peuples ne choisissent jamais, où leur colère est instrumentalisée, où leur libération est remplacée par une tutelle étrangère.
Tunisie : la souveraineté sans les droits est un mensonge
Cette logique ne nous est pas étrangère. Elle nous concerne directement.
En Tunisie, la souveraineté est devenue un slogan omniprésent. Mais une souveraineté sélective. On invoque le refus de l’ingérence pour réprimer les libertés, criminaliser l’opposition, museler la société civile.
Dans le même temps, on s’accommode, sans bruit, d’un ordre international profondément injuste. On choisit le silence sur Gaza dès lors que la parole devient coûteuse. On qualifie l’alignement de « réalisme » pour mieux masquer le renoncement.
À cette soumission globale s’ajoute une tutelle régionale diffuse mais pesante, celle exercée par l’Algérie. Sous couvert de fraternité, de sécurité ou de stabilité, la Tunisie se voit progressivement reléguée à une position subalterne — espace tampon, arrière-cour stratégique, périphérie docile. Les marges de manœuvre diplomatiques se rétrécissent, les choix se ferment et toute parole dissidente assimilée à une menace à l’équilibre régional est aussitôt disqualifiée.
Cette tutelle ne s’impose ni par l’occupation ni par les chars, mais par l’asphyxie politique, la dépendance sécuritaire et la résignation par le silence. Là encore, la souveraineté est abondamment invoquée dans les discours, mais monnayée dans les faits au détriment de la capacité réelle du peuple tunisien à décider librement de son avenir.
Car sans droits humains, la souveraineté ne protège pas le peuple. Elle protège le pouvoir — jusqu’à un certain point. Une souveraineté vidée de sa légitimité démocratique ne garantit ni la stabilité durable, ni l’autonomie réelle : elle finit toujours par exposer le pouvoir lui-même aux pressions extérieures, aux chantages et aux ruptures brutales produites par l’ordre injuste auquel il croit s’adapter.
La soumission travestie en lucidite
Une petite musique s’installe. Elle ne s’impose pas d’un coup : elle s’insinue.
D’abord à peine audible, présentée comme une simple bande-son du monde tel qu’il va. Puis reprise, amplifiée, normalisée jusqu’à devenir l’air que l’on respire.
Elle commence par suggérer que le droit international serait dépassé, trop fragile pour résister à la brutalité des rapports de force.
Elle continue en murmurant que la morale — et avec elle les droits de l’homme — relèverait désormais d’un luxe, respectable peut-être, mais inadapté par temps de crise.
Elle finit par marteler qu’il n’existerait qu’une seule mélodie réaliste se placer du côté des puissant.
Cette pernicieuse musique ne se contente pas d’accompagner le monde tel qu’il est. Elle le façonne.
Elle transforme la résignation en lucidité, la capitulation en réalisme, le renoncement aux principes en preuve de maturité politique.
Surtout, elle joue avec les émotions. Elle exploite la colère, l’épuisement, le soulagement immédiat de voir tomber une figure honnie. Elle nous pousse à confondre l’ivresse d’un instant avec la liberté durable, le frisson collectif avec l’émancipation réelle.
Aussi faut-t-il s’en méfier.
Ne pas se laisser emporter par cette petite musique, par son rythme entraînant, par le charme trompeur de ses refrains. Car une société qui accepte que les droits de l’homme deviennent un “luxe” accepte déjà de vivre sous condition.
Et dans le dernier mouvement, tandis que l’on applaudit la chute d’un tyran, cette musique couvre le bruit des chaînes qui se referment — plus silencieuses, plus profondes, parce qu’elles se présentent comme le prix inévitable de la “réalité”.
Le monde ne se partage pas entre pro-Maduro et anti-Maduro, pas plus qu’il ne se réduit à l’opposition simpliste entre pro-Occident et anti-Occident. Ces clivages rassurent mais ils aveuglent. Ils détournent l’attention de l’essentiel.
La véritable ligne de fracture traverse autrement le monde : elle sépare ceux qui acceptent que la force se substitue au droit, que la violence soit la règle et ceux qui refusent de vivre à genoux dans un ordre fondé sur la peur et la dépendance.
S’allier n’a de sens que s’il s’agit de solidarités entre peuples, construites sur le respect mutuel et l’égalité, non d’allégeances imposées aux empires ou aux puissances du moment. La démocratie ne naît ni de la chute des dictateurs, ni des bombardements, ni des changements de régime téléguidés. Elle naît des peuples eux-mêmes, lorsque leur sont reconnus l’espace, le temps et les droits nécessaires pour décider librement de leur avenir.
De Gaza à Caracas, de Bagdad à Tripoli, une leçon traverse notre histoire récente : la chute provoquée et imposée ne mène pas à la liberté.
Entre durer sous conditions et exister debout, il n’y a pas de position intermédiaire, pas de neutralité confortable. Il n’y a pas de refuge dans le silence, ni dans l’attentisme. Il y a un choix clair, exigeant, parfois coûteux, mais décisif.
Choisir de durer sous conditions, c’est accepter que d’autres décident à notre place, que la force dicte la règle, que la dignité soit négociable.
Choisir d’exister debout, c’est refuser cette petite musique de la résignation, c’est lier la souveraineté aux droits, la liberté à la responsabilité et affirmer que les peuples ne sont pas faits pour survivre à genoux, mais pour vivre libres et décider par eux-mêmes.