Depuis que Sihem Ben Sedrine a été condamnée à vingt-cinq ans de prison, à une amende de 1,776 milliard de dinars dans une première affaire et à 16 millions de dinars dans une seconde, le déferlement est devenu incessant. J'entends, je lis, j'écoute. Les mêmes refrains. Les mêmes insinuations. Les mêmes procès d'intention. Comme si un verdict d'une telle sévérité, qui équivaut de fait à une condamnation à finir sa vie en prison, avait donné à certains un permis de diffamer, de régler leurs comptes et de réécrire toute une vie de combat.
On ne parle presque plus des victimes, on ne parle plus des crimes que l'Instance Vérité et Dignité a mis au jour. Non. Tout tourne désormais autour de Sihem. Comme si elle était devenue, à elle seule, la cause de tous les malheurs de la Tunisie.
C'est cela qui me révolte. Parce que ce procès ne vise pas seulement une femme. Il cherche à condamner ce qu'elle représente. Il cherche à faire croire que la justice transitionnelle aurait été une erreur, que les victimes auraient exagéré, que les bourreaux auraient finalement été les véritables victimes de cette période. En réalité, on essaie de mettre l'Histoire à l'envers.
Regardons les faits.
On poursuit Sihem Ben Sedrine pour trois dossiers directement liés à son mandat à la tête de l'IVD : l'affaire Bouden et la Banque franco-tunisienne (BFT), le rapport final de l'Instance et la procédure d'arbitrage avec Slim Chiboub. Autrement dit, on ne lui reproche pas une activité privée. On criminalise des actes accomplis dans le cadre même de la mission que la loi lui avait confiée.
Prenons l'accusation la plus spectaculaire : la prétendue falsification du rapport final. Depuis des années, on répète ce mot comme s'il suffisait de le prononcer pour qu'il devienne une vérité. Mais où est la falsification ?
Les passages incriminés sur la BFT avaient déjà été présentés publiquement avant l'adoption du rapport. Ils avaient été discutés. Ils avaient été validés par le Conseil de l'Instance. Ils figuraient dans les documents transmis aux autorités. Les corrections intervenues ensuite relevaient du travail normal d'édition et de mise en conformité.
Tout cela est documenté. Pourtant, on continue à parler de « falsification ». Pourquoi ? Parce que le mot frappe davantage les esprits que les faits.
Le dossier Chiboub obéit à la même logique. On fait comme si Sihem Ben Sedrine avait décidé seule d'un arbitrage alors que ce mécanisme était prévu par la loi et mis en œuvre par des organes collégiaux. Là encore, on efface les institutions pour personnaliser toute la responsabilité.
Il fallait un visage. Il fallait un nom. Il fallait une coupable. Ils ont choisi Sihem Ben Sedrine.
Et depuis que cette condamnation est tombée, un vieux proverbe populaire semble guider bien des comportements : « كي تطيح البقرة تكثّر سكاكنها ». Quand quelqu'un est affaibli, les coups pleuvent. Les couteaux sortent des fourreaux.
Mais ceux qui invoquent ce proverbe oublient une chose. Ils se trompent d'animal. Sihem Ben Sedrine n'est pas une proie. C'est une lionne.
Depuis plus de quarante ans, elle affronte les dictatures, les procès, les campagnes de diffamation, les menaces, les prisons et les intimidations. Elle était là quand beaucoup se taisaient. Elle parlait quand d'autres baissaient les yeux. Elle dénonçait la torture quand il était dangereux d'en prononcer le mot.
Aujourd'hui, ce ne sont plus seulement ses adversaires d'hier qui sortent leurs couteaux. Les anciens bourreaux sont rejoints par d'autres. Par des revanchards. Par des opportunistes. Par des experts de l'après-coup qui découvrent le courage lorsque le risque a disparu.
Et parfois même par d'anciens compagnons de route. C'est sans doute ce qui est le plus triste. Ils commencent presque tous de la même manière. « Je connais tous les défauts de Sihem, mais... » . « Loin de tout esprit de vengeance, mais... », « Je ne partage pas ses méthodes, mais... »
Ce "mais" est devenu le refuge des renoncements. Il permet de se donner l'apparence de l'équilibre avant de mettre son coup de couteau. Il permet de dire : je ne participe pas à la curée... tout en y prenant part.
Puis vient le catalogue. Elle aurait soutenu la guerre américaine contre l'Irak. Elle aurait servi les Américains. Puis le Qatar. Puis Ennahdha. Puis les islamistes. Puis Bouden. Puis Chiboub. Puis les intérêts étrangers. Puis elle aurait falsifié le rapport. Puis ruiné l'État. Puis voulu se venger.
À la fin, on ne sait plus très bien de quoi on l'accuse. On l'accuse de tout. Et lorsqu'on accuse quelqu'un de tout, c'est souvent qu'on ne cherche plus à démontrer quoi que ce soit. On cherche seulement à salir.
L'amalgame devient une méthode. La répétition devient une preuve. La diffamation devient une stratégie.
Et pendant qu'on discute à l'infini des dits défauts de Sihem Ben Sedrine, on oublie presque complètement celles et ceux pour qui l'IVD avait été créée. Les victimes. Les torturés. Les prisonniers politiques. Les familles des disparus. Les femmes violées. Les citoyens ruinés par la corruption. Les hommes et les femmes que l'État avait privés de leur dignité.
Voilà le véritable scandale.
On trouve aujourd'hui davantage de compassion pour ceux qui ont été mis en cause par la justice transitionnelle que pour celles et ceux qui ont subi la torture, les humiliations et les persécutions.
Comme si le temps avait fini par inverser les rôles. Comme si les victimes devaient désormais demander pardon à leurs bourreaux.
La véritable réconciliation ne peut pas naître de cet oubli. Elle ne peut pas être fondée sur l'effacement des crimes. Elle ne consiste pas à réhabiliter les dictatures. Elle ne consiste pas davantage à opposer les victimes des différentes périodes de notre histoire.
Les violations commises sous Bourguiba ne justifient pas celles de Ben Ali. Les crimes de Ben Ali ne rendent pas acceptables les atteintes aux libertés commises après la révolution.
Les droits humains ne changent pas selon les gouvernements.
Ils valent toujours. Pour tout le monde.
Je n'ai jamais pensé que Sihem Ben Sedrine était infaillible. Personne ne l'est. On peut discuter certaines décisions. On peut ne pas partager certains choix. Mais il existe une limite que nous n'avons pas le droit de franchir. Cette limite, c'est la falsification de son parcours. C'est le mensonge érigé en méthode politique. C'est la volonté d'effacer quarante années de lutte contre la dictature pour ne retenir qu'un portrait fabriqué par ses adversaires.
On peut condamner une femme. On peut salir un nom. On peut fabriquer des procès. Mais on n'efface pas une vie entière de combat.
Lorsque les passions seront retombées, lorsque les archives parleront plus fort que les slogans, chacun retrouvera sa place.
• Les bourreaux.
• Les victimes.
• Les opportunistes.
• Les résistants.
Je suis convaincu que l'Histoire retiendra moins les coups de couteau des chacals que le courage de cette lionne qui, pendant plus de quarante ans, a refusé de courber l'échine devant toute forme de dictature.