Gaza, mode d’emploi

De l’annihilation comme doctrine (1)

Lorsqu’on veut tuer un peuple, on commence par lui ôter ses mots.
–- Karl Kraus [1]

Gaza, mode d’emploi. D’abord, effacer le mot peuple. Ensuite, substituer à chaque visage un risque, à chaque nom un chiffre, à chaque mort un euphémisme. Quand la langue est suffisamment anesthésiée, quand les opinions publiques sont suffisamment fatiguées, quand les alliés sont suffisamment complices – alors, oui, tout devient possible. C’est le mode d’emploi. Il n’est pas nouveau. Il a déjà servi.

Il existe dans la guerre contemporaine une économie des euphémismes dont la fonction première n’est pas de décrire la réalité, mais de la rendre supportable – pour ceux qui la regardent de loin, pour ceux qui la décident depuis des bureaux climatisés, pour les opinions publiques auxquelles on vend des guerres comme on vend des voitures : en cachant soigneusement ce qui est sous le capot. On dira frappes chirurgicales, dommages collatéraux, neutralisation de cibles à haute valeur ajoutée, opération de rétablissement de la sécurité. Derrière cette langue de bois militaro-administrative, quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus brutal est à l’œuvre. Et ce quelque chose a un nom.

Raphael Lemkin, juriste juif polonais réfugié aux États-Unis après avoir fui l’Europe nazie – dont toute sa famille avait péri dans les camps – forgea ce nom en 1944 dans son ouvrage Axis Rule in Occupied Europe : génocide [2]. Non pas nécessairement l’extermination physique immédiate et totale d’un groupe humain – la définition est à la fois plus précise et plus englobante, et c’est précisément ce qui la rend opérante pour l’époque présente. Lemkin désigne par-là la destruction délibérée et systématique des conditions d’existence d’un groupe en tant que tel : ses institutions, sa culture, son économie, son habitat, sa capacité à se reproduire physiquement et socialement. La mort peut être lente. Elle peut passer par la faim, la soif, l’absence de médicaments, le dépeuplement forcé. Elle peut s’accomplir en rasant les hôpitaux avant de raser les maisons.

Ce texte n’est pas un tract. Ce n’est pas non plus une plaidoirie qui ignorerait les complexités du réel. C’est une tentative de regarder en face une logique – celle de l’annihilation de l’adversaire – qui n’est pas l’apanage d’un seul État, d’une seule idéologie, d’une seule époque, mais qui resurgit avec une régularité terrifiante dans l’histoire des guerres modernes, et dont Gaza est, aujourd’hui, l’expression la plus documentée, la plus filmée, et peut-être la plus impunie. La comprendre, c’est d’abord comprendre par où elle commence : par les mots.

Comme le dit Klemperer, il y a la langue avant les bombes.

Victor Klemperer, philologue romaniste juif révoqué en 1935 par les lois raciales – contraint de vivre avec sa femme Eva dans une « maison de Juifs », ces immeubles où le régime parquait les Juifs pour les isoler du reste de la population –, fut sauvé par le bombardement allié de Dresde en février 1945, qui lui permit de fuir dans la confusion en dissimulant son étoile jaune. Son LTI – Lingua Tertii Imperii, publié en 1947, est un inventaire minutieux des mots par lesquels le régime nazi avait progressivement vidé les Juifs de leur humanité : Untermenschen (« sous-hommes »), Schädlinge (« nuisibles », « parasites »), Ausrottung (« extirpation », « éradication » – un terme agricole appliqué à des êtres humains). Klemperer ne fait pas une thèse abstraite. Il documente comment une société entière glisse vers le meurtre de masse à travers la transformation imperceptible, quotidienne, du vocabulaire ordinaire [3].

George Orwell, la même année, formulait le principe symétrique depuis l’anglais : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable [4]. » Orwell avait observé les euphémismes des rapports coloniaux britanniques, la manière dont on appelait pacification ce qui était un massacre, transfert de population ce qui était une déportation. La machine rhétorique impériale n’avait rien inventé : elle avait simplement perfectionné un art très ancien.

Ce n’est pas un détail anecdotique que le ministre de la Défense israélien Yoav Gallant ait déclaré, le 9 octobre 2023, deux jours après les attaques du Hamas : « Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence [5]. » La formule n’est pas un dérapage. C’est un signal opérationnel. Elle indique à l’armée, à l’opinion publique intérieure et aux alliés internationaux que le cadre moral habituel est suspendu – que ce qui serait un crime commis contre des humains devient une nécessité zoologique si commis contre des animaux. Klemperer aurait reconnu le mécanisme immédiatement : c’est exactement celui des nazis avec les Juifs, des Hutus avec les Tutsis à la radio rwandaise en 1994 (inyenzi – les cafards), des Serbes avec les Bosniaques dans les années 1990. La déshumanisation rhétorique précède toujours la déshumanisation physique. Elle en est la condition de possibilité psychologique et politique.

Primo Levi, dans Si c’est un homme, avait formulé cela avec une précision clinique : le système concentrationnaire nazi commençait par ôter le nom. On devenait un numéro [6]. On cessait d’être un sujet de droit, une personne, une histoire, pour devenir un objet de gestion administrative. À Gaza, le même mécanisme opère à l’échelle d’un territoire : les morts palestiniens restent longtemps des chiffres sans noms dans les communiqués militaires, des pertes – le mot même neutralise le deuil, il abstrait la chair et la souffrance dans un tableau statistique.

Hannah Arendt, dans son rapport sur le procès d’Eichmann, avait introduit la notion de banalité du mal : non pas des monstres exceptionnels, mais des fonctionnaires ordinaires qui avaient cessé de penser, substituant à tout jugement moral l’obéissance procédurale [7]. La langue bureaucratique joue ici un rôle central : on ne tue pas des gens, on traite des dossiers, on optimise des opérations, on neutralise des infrastructures terroristes. Gaza a ses propres métaphores : mowing the lawn (« tondre le gazon ») – expression employée par des responsables de sécurité israéliens pour décrire les opérations militaires récurrentes dans la bande de Gaza, comme si des vies humaines n’étaient qu’une végétation à contenir périodiquement [8].

Essayons de faire une généalogie de cette doctrine de la destruction totale.

Avant de s’attarder sur Gaza, il faut poser le cadre historique – non pas pour relativiser, mais pour nommer avec précision la logique à l’œuvre. L’annihilation de l’adversaire comme doctrine de guerre n’est pas une invention du XXe siècle, mais c’est ce siècle qui l’a industrialisée.

Delenda est Carthago – Carthage doit être détruite. Caton l’Ancien terminait chacun de ses discours au Sénat par cette formule, quelle qu’en fût l’occasion. En 146 avant J.-C., Rome rasa la ville, vendit ses habitants en esclavage, et – selon la tradition, probablement légendaire mais symboliquement exacte – sala ses terres pour qu’elles ne portent plus jamais de récoltes. L’annihilation totale, non seulement militaire mais civilisationnelle, a deux mille ans.

Rome elle-même n’avait rien inventé. La logique de l’annihilation totale est inscrite dans des textes bien plus anciens – y compris dans ceux que les civilisations du Livre ont érigés en fondements de leur éthique. Le hērem biblique – l’interdit sacré, la mise au ban totale – est l’une des premières doctrines de destruction systématique codifiées par l’écriture. Dans le Deutéronome (20, 16-17), Dieu ordonne aux Hébreux, s’agissant des peuples de Canaan : « Tu ne laisseras rien subsister de ce qui respire. » L’anathème désigne la consécration d’un territoire ou d’une population à la destruction absolue, sans possibilité de rachat ni de négociation [9]. Invoquer cette généalogie n’est pas prétendre à un déterminisme théologique – c’est observer que l’imaginaire de l’annihilation totale est aussi ancien que l’imaginaire de la guerre lui-même, et qu’il trouve dans certaines lectures de textes sacrés une légitimation d’une durabilité particulière.

Cette logique n’est pas l’apanage d’une seule tradition. Dans la Chine ancienne, la victoire de Qin sur Zhao à Changping en 260 av. J.-C. se conclut, selon les chroniques, par l’enfouissement vivant de 400 000 soldats capturés. Les campagnes mongoles anéantirent des villes entières – Merv, Nishapur, Bagdad – réduisant la population du Khorasan de moitié en quelques décennies [10]. L’annihilation comme méthode de domination est, hélas, un trait transcivilisationnel de l’histoire humaine. Ce point est crucial : la condamnation de ce qui se passe à Gaza ne saurait être fondée sur un préjugé culturel ou une exception occidentale. Elle doit être universelle précisément parce que le crime, lui, l’est.

Cela dit, force est de constater que cette logique a connu, à l’ère coloniale moderne, une majoration spécifiquement occidentale – non pas parce que l’Occident serait porteur d’une essence barbare, mais parce qu’il a produit, entre le XVIe et le XXe siècle, un dispositif de domination planétaire sans précédent, adossé à une armature idéologique qui en justifiait les pires excès. Les Herero et Nama du Sud-Ouest africain (actuelle Namibie), exterminés par l’armée allemande entre 1904 et 1908 – premier génocide du XXe siècle, antérieur à la Shoah –, ont fourni aux théoriciens nazis un précédent et un vocabulaire [11]. Les massacres coloniaux français en Algérie, notamment la politique de razzias et d’enfumades du maréchal Bugeaud dans les années 1840, ont instauré un précédent de punition collective systématique des populations civiles qui structurera toute la doctrine contre-insurrectionnelle française jusqu’à la guerre d’Algérie et au-delà [12].

C’est dans ce fil que s’inscrit la Pax Americana. Forgée après 1945 sur le modèle romain, elle repose sur le même paradoxe constitutif : une paix garantie par la suprématie militaire absolue, une capacité de destruction totale que l’on n’a pas besoin d’utiliser parce qu’elle dissuade – sauf quand elle ne dissuade pas. Du Vietnam (plusieurs millions de civils morts) à l’Irak – où l’administration Bush a délibérément construit un mensonge d’État sur les armes de destruction massive pour déclencher une guerre dont la région ne s’est pas relevée [13] – la Pax Americana a produit ses propres Guernica et ses propres Dresde, en les appelant d’autres noms.

Ce que nous vivons aujourd’hui en est la troisième séquence : une Pax désormais américano-israélienne dans laquelle la garantie américaine a permis à Israël de constituer, depuis 1967, un laboratoire de la domination par la destruction à une échelle régionale inédite. La symbiose entre Washington et Tel-Aviv n’est pas seulement affective : elle est militaire (3,8 milliards de dollars d’aide annuelle [14]), industrielle et diplomatique – trente-six vetos américains au Conseil de Sécurité depuis 1972 pour protéger Israël de toute résolution contraignante.

Le bombardement de Guernica en avril 1937 par la Légion Condor nazie marque un tournant : c’est la première fois que des avions détruisent délibérément une ville civile non fortifiée à des fins de terreur et d’expérimentation tactique. L’horreur de Guernica fut aussitôt recyclée en leçon de guerre par tous les états-majors du monde. Les Alliés eux-mêmes pratiquèrent la destruction totale : le bombardement de Dresde en février 1945 fit entre 22 000 et 25 000 morts civils en trois nuits [15] ; l’opération Meetinghouse sur Tokyo en mars 1945 tua en une seule nuit entre 80 000 et 100 000 civils – davantage que les bombes atomiques d’Hiroshima ou de Nagasaki prises séparément. Le général Curtis LeMay, qui l’avait planifiée, déclara après-guerre : « Si nous avions perdu la guerre, j’aurais été jugé comme criminel de guerre [16]. » Ils n’avaient pas perdu.

La destruction de Varsovie en 1944 fut ordonnée personnellement par Hitler pour punir une population soulevée : 85 % de la ville rasée, planification logistique entièrement documentée. Grozny fut détruite deux fois par l’armée russe : l’ONU la qualifiera de la ville la plus détruite de la planète. Falloujah en 2004 : 60 % des bâtiments détruits par l’armée américaine, usage de phosphore blanc, taux anormaux de malformations congénitales documentés dans les années suivantes [17]. Marioupol en 2022 : le théâtre Donetsk, utilisé comme abri par des centaines de civils qui avaient inscrit ДЕТИ – enfants – en grandes lettres sur le sol pour que les pilotes le voient, est bombardé.

Ce ne sont pas des exceptions. Ce sont les occurrences d’une même logique : la destruction du cadre de vie civil comme continuation de la guerre par d’autres moyens – ou plutôt, comme la guerre elle-même, portée à sa vérité la plus nue.

Gaza est l’anatomie d’une destruction systématique.

Ce qui s’y déroule depuis octobre 2023 s’inscrit dans cette généalogie, mais avec des caractéristiques propres qui en font un cas d’une gravité et d’une visibilité exceptionnelles.

D’abord, l’échelle de la destruction physique. Les données satellitaires indiquent qu’au bout de deux ans et demi d’opérations, plus de 70 % du parc de logements de Gaza a été endommagé ou détruit [18]. Des villes entières – Beit Hanoun, Beit Lahiya, Khan Younès – ont été rendues inaccessibles. Des quartiers entiers de Gaza City qui existaient depuis des siècles n’existent plus. Ce n’est pas de la guerre. C’est de l’effacement. Le bilan officiel dépasse 73 000 morts au 11 juin 2026 – chiffre qui ne recense que les corps identifiés dans des hôpitaux eux-mêmes en grande partie détruits, et que des épidémiologistes estiment largement sous-évalué.

Ensuite, la destruction systématique des infrastructures vitales. Hôpitaux, stations d’épuration, réseaux électriques, boulangeries, marchés, universités : la destruction n’est pas celle de l’infrastructure du Hamas – c’est la destruction de l’infrastructure de la vie [19]. C’est ici que la définition de Lemkin retrouve toute sa précision clinique : anéantir les conditions d’existence d’un groupe.

Puis, le siège comme arme délibérée. Le blocus de la nourriture, de l’eau potable, du carburant, des médicaments a été instrumentalisé de manière revendiquée. La famine n’est pas survenue malgré la guerre : elle a été organisée comme composante de la guerre. Ce dispositif n’est pas sans précédent. Le siège de Léningrad (1941-1944) – 900 jours d’encerclement militaire soviétique par les armées allemandes – fit 800 000 morts civils par famine et épidémies : c’est la seule comparaison historique en termes d’ampleur et de durée que la situation de Gaza, dans ses mécanismes, appelle honnêtement. L’ONU a confirmé en août 2025 qu’une famine était officiellement en cours dans le gouvernorat de Gaza, état formellement levé en décembre 2025 mais que les rapports de terrain de juin 2026 nuancent sévèrement.

Il faut rappeler ici les travaux de l’historien israélien Ilan Pappé, dont l’analyse du nettoyage ethnique de 1948 – la Nakba – a démontré, archives militaires à l’appui, que l’expulsion de 750 000 Palestiniens lors de la création de l’État d’Israël n’était pas un effet secondaire non planifié de la guerre, mais le résultat d’une décision stratégique délibérée [20]. Comprendre Gaza en 2023-2026 sans comprendre 1948, c’est regarder les métastases en ignorant la tumeur primaire.

Le poète Mahmoud Darwish, mort en 2008, avait passé sa vie à tenter de nommer la Palestine comme un lieu, une mémoire, une existence irréductible à la catégorie d’obstacle à éliminer [21]. Sa poésie est une résistance à l’effacement – et l’effacement est précisément ce que documente aujourd’hui l’imagerie satellitaire.

Enfin, l’impunité comme condition structurelle. Ce qui distingue Gaza de nombreux autres théâtres de guerre contemporains n’est pas l’absence de documentation – Gaza est probablement le conflit le plus filmé de l’histoire humaine, en temps réel, par les victimes elles-mêmes – mais l’absence de conséquences. En janvier 2024, la Cour internationale de Justice a statué à une majorité écrasante que les allégations de génocide étaient plausibles. L’ordonnance n’a pas été appliquée. Au contraire, elle a conduit à une pluie de sanctions états-unienne à l’encontre des juges de la cour ayant pris part à l’ordonnance. Le veto américain répété au Conseil de Sécurité de l’ONU, les livraisons continues d’armement, le soutien diplomatique maintenu : autant d’éléments d’une architecture d’impunité active, construite pierre par pierre depuis des décennies.

Ce mode d’emploi comporte désormais une dimension radicalement nouvelle : l’exploitation de l’intelligence artificielle et des données de masse à des fins militaires. Gaza est devenu le premier laboratoire à grande échelle de l’IA appliquée au ciblage humain. Le système Lavender, révélé en 2024, génère automatiquement des listes de cibles à partir de données algorithmiques – associations téléphoniques, comportements en ligne, proximité géographique avec des membres supposés du Hamas. Un autre système, surnommé Where’s Daddy ?, géolocalise des individus désignés pour les frapper au moment où ils rejoignent leur domicile familial – maximisant délibérément et exponentiellement les « dommages collatéraux » sur leurs proches [22].

Cette dimension algorithmique s’inscrit dans une généalogie que les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont rendue publique. Ce que Snowden avait révélé comme scandale démocratique dans les démocraties occidentales – la surveillance de masse sans mandat ni contrôle – est devenu à Gaza une doctrine militaire appliquée sans contrainte légale ni éthique : la surveillance totale comme condition préalable au ciblage total [23].

Des entreprises comme Palantir Technologies ou Oracle incarnent cette vision d’un monde gouverné par la data sécuritaire. Des enquêtes récentes documentent comment Gaza fait office de terrain d’expérimentation pour des technologies qui, une fois éprouvées, sont commercialisées et exportées vers d’autres contextes – frontières européennes, centres de rétention, dispositifs de contrôle des migrations [24].

Le philosophe Byung-Chul Han avait théorisé comment la transparence totale peut devenir l’instrument d’un pouvoir coercitif absolu : quand tout le monde est visible en permanence, la résistance devient structurellement impossible. Gaza en est la démonstration la plus brutale : une population sous surveillance totale – drones, interceptions téléphoniques, reconnaissance faciale aux check-points – dans un territoire dont elle ne peut sortir. La clôture numérique doublant la clôture physique.

À Gaza, la violence ne s’exerce pas seulement depuis les airs. Elle s’exerce aussi dans des lieux clos, sur des corps immobilisés. Des témoignages convergents publiés dans le New York Times révèlent le traitement subi par des prisonniers palestiniens dans plusieurs centres de détention israéliens depuis octobre 2023 : privations extrêmes, stress positions maintenus pendant des jours, violences sexuelles documentées [25].

L’utilisation des corps comme instruments de terreur et d’avilissement n’est pas une nouveauté. En 1802, le général Rochambeau envoya à Saint-Domingue des meutes de chiens dressés pour déchirer et déchiqueter les prisonniers noirs – dans le but d’infliger à l’adversaire une humiliation telle que sa déshumanisation devenait physiquement évidente, accomplie dans la chair [26]. On retrouve le même dispositif dans les témoignages des camps nazis documentés par Robert Antelme, à Abu Ghraib en 2003 avec les soldats américains faisant poser des prisonniers irakiens en laisse devant des chiens militaires [27], dans la violence carcérale documentée à Gaza.

Romain Gary, dans Chien Blanc (1970), avait fait du chien dressé à attaquer par la couleur de peau le symbole le plus efficace du racisme incorporé – la haine inscrite non dans la pensée mais dans les réflexes, dans les muscles, dans l’instinct conditionné. Ce que révèlent ces pratiques, c’est une volonté de dégradation qui va bien au-delà de la logique militaire. Le corps torturé accomplit ce que la bombe incendiaire accomplit dans l’espace urbain : l’abolition de la dignité comme préalable à l’abolition de l’existence.


Notes

[1] Karl Kraus (1874-1936), écrivain et satiriste viennois, fondateur de la revue Die Fackel (Le Flambeau), 1899-1936. Il a écrit notamment La Troisième Nuit de Walpurgis (1933), consacrée au nazisme naissant.

[2] Raphael Lemkin, Axis Rule in Occupied Europe : Laws of Occupation, Analysis of Government, Proposals for Redress, Carnegie Endowment for International Peace, 1944.

[3] Victor Klemperer, LTI – Lingua Tertii Imperii : la langue du Troisième Reich (1947), trad. Élisabeth Guillot, Albin Michel, 1996.

[4] George Orwell, « Politics and the English Language », in Horizon, avril 1946 ; repris dans Shooting an Elephant and Other Essays, Secker & Warburg, 1950.

[5] Déclaration du ministre de la Défense israélien Yoav Gallant, 9 octobre 2023. La formule a été versée aux débats des procédures devant la Cour internationale de Justice – les avocats de l’Afrique du Sud l’ont longuement citée dans leurs plaidoiries de janvier 2024.

[6] Primo Levi, Si c’est un homme (1947), trad. Martine Schruoffeneger, Julliard, 1987. Voir en particulier le chapitre « L’Initiation » sur la spoliation du nom et son remplacement par le numéro tatoué. Rappelons que les esclaves, dans le cadre de la traite négrière, subissaient à leur arrivée dans les colonies, sur la propriété de leur maître, le « baptême ».

[7] Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963), trad. Anne Guérin, Gallimard, 1966.

[8] Voir Efraim Inbar et Eitan Shamir, « Mowing the Grass : Israel’s Strategy for Protracted Intractable Conflict », in Israel Affairs, vol. 20, n° 4, 2014, p. 305-319. L’expression a depuis lors été reprise par plusieurs officiels israéliens dans des déclarations publiques.

[9] Sur le concept de hērem dans les textes bibliques et son articulation à la doctrine de la guerre sainte, voir Philip D. Stern, The Biblical Hērem : A Window on Israel’s Religious Experience, Scholars Press, 1991 ; Susan Niditch, War in the Hebrew Bible : A Study in the Ethics of Violence, Oxford University Press, 1993. Pour une approche comparative et critique, voir Moshe Weinfeld, « The Ban on the Canaanites », in Vetus Testamentum, vol. 17, 1967.

[10] Sur les destructions mongoles en Asie centrale et au Proche-Orient, voir David Morgan, The Mongols, Blackwell, 1986 ; Timothy May, The Mongol Conquests in World History, Reaktion Books, 2012. Sur la bataille de Changping (260 av. J.-C.) et l’enfouissement des prisonniers, voir Mark Edward Lewis, Sanctioned Violence in Early China, SUNY Press, 1990.

[11] Sur le génocide des Herero et Nama (1904-1908) et ses liens avec l’idéologie nazie, voir Isabel V. Hull, Absolute Destruction : Military Culture and the Practices of War in Imperial Germany, Cornell University Press, 2005 ; Benjamin Madley, « From Africa to Auschwitz : How German South West Africa Incubated Ideas and Methods Adopted and Developed by the Nazis », in European History Quarterly, vol. 35, n° 3, 2005. L’Allemagne a officiellement reconnu ce génocide en 2021.

[12] Voir Olivier Le Cour Grandmaison, Coloniser, Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Fayard, 2005 ; Raphaëlle Branche, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Gallimard, 2001. Sur les enfumades de la grotte du Dahra (1845), voir aussi Sylvie Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, 2005.

[13] Sur les bombardements du Vietnam, voir Nick Turse, Kill Anything That Moves : The Real American War in Vietnam, Metropolitan Books, 2013. Sur les mensonges de l’administration Bush concernant les armes de destruction massive irakiennes, la commission Chilcot (Iraq Inquiry, Royaume-Uni, 2016) est définitive : elle établit que les services de renseignement ont été orientés pour justifier une décision déjà prise.

[14] Voir Jeremy Sharp, U.S. Foreign Aid to Israel, Congressional Research Service (2024). Sur NSO Group et le logiciel Pegasus, voir Amnesty International, Forensic Methodology Report : How to Catch NSO Group’s Pegasus, Security Lab, 2021. Les trente-six vetos américains au Conseil de Sécurité en faveur d’Israël sont recensés dans les archives de l’ONU.

[15] Voir Frederick Taylor, Dresden : Tuesday, 13 February 1945, HarperCollins, 2004.

[16] Citation rapportée par Robert McNamara dans le documentaire d’Errol Morris The Fog of War (2003).

[17] Chris Busby, Malak Hamdan et Entesar Ariabi, « Cancer, Infant Mortality and Birth Sex-Ratio in Fallujah, Iraq 2005-2009 », in International Journal of Environmental Research and Public Health, vol. 7, n° 7, 2010.

[18] UNOSAT, Gaza Strip : Damage Assessment, rapport régulièrement mis à jour depuis novembre 2023. Des épidémiologistes publiés dans The Lancet estimaient dès 2024 que les décès indirects liés au blocus – famines, infections, absence de soins – pourraient porter le bilan réel à plusieurs centaines de milliers de victimes.

[19] Voir les rapports de Scholars at Risk (2024) et les déclarations de l’UNESCO sur la destruction systématique des universités gazaouies. L’Université islamique de Gaza, fondée en 1978, était l’une des principales institutions d’enseignement supérieur du monde arabe dans le domaine des sciences de l’ingénieur.

[20] Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine (2006), Fayard, 2008. Pappé s’appuie notamment sur les archives du Plan Daleth (Plan D), document militaire israélien de mars 1948.

[21] Mahmoud Darwish, La Palestine comme métaphore, Actes Sud, 1997 ; voir aussi Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, Actes Sud, 2007.

[22] Yuval Abraham, « ’Lavender’ : The AI Machine Directing Israel’s Bombing Spree in Gaza », +972 Magazine et Local Call, 3 avril 2024 ; « A Mass Assassination Factory : Inside Israel’s Calculated Bombing of Gaza », +972 Magazine et Local Call, 30 novembre 2023.

[23] Edward Snowden, Mémoires vives, trad. Frédéric Cotton, Seuil, 2019. Voir aussi Antony Loewenstein, The Palestine Laboratory : How Israel Exports the Technology of Occupation Around the World, Verso, 2023.

[24] Sur Palantir Technologies et ses contrats militaires américains et israéliens, voir les enquêtes de The Intercept (2022-2024). Les déclarations de Larry Ellison sur la surveillance totale ont été rapportées lors d’une conférence Oracle au Japon en 2023.

[25] Byung-Chul Han, La Société de la transparence (2012), PUF, 2017 ; voir aussi du même auteur : Dans la nuée : réflexions sur le numérique (2013), Christian Bourgois, 2014.

[26] Laurent Dubois, Avengers of the New World : The Story of the Haitian Revolution, Belknap Press, 2004 ; C.L.R. James, Les Jacobins noirs : Toussaint Louverture et la Révolution de Saint-Domingue, trad. Française, Gallimard, 1983.

[27] Rapport Taguba (investigation commandée par l’armée américaine, 2004) ; Seymour Hersh, Chain of Command : The Road from 9/11 to Abu Ghraib, HarperCollins, 2004 ; Robert Antelme, L’Espèce humaine, Gallimard, 1957.

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