Le diable est dans les détails

L’une des raisons pour lesquelles on a pris, au cours de la dernière décennie, tant de retard à identifier le retour de/du fascisme qui, aujourd’hui, domine l’actualité historique est celle-ci : la classe moyenne planétaire du Nord global qui, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, n’a connu comme milieu de vie que les eaux tempérées de la démocratie libérale peine à identifier les affects du fascisme. Or, le fascisme, bien avant d’être une question de régime ou de constitution politique, une question de sociologie politique ou de conjoncture économique, c’est une question d’affect(s). C’est au gré, d’abord, de flux affectifs que le fascisme émerge dans la sphère publique et devient tangible, visible : quand on est un peu exercé, quand on a étudié les précédents historiques (à commencer par les fascismes européens des années 1930-40 du siècle dernier), c’est à des signes chargés d’affects, à la façon dont un type commence à parler devant une caméra de télévision, dans un meeting, à la façon dont un corps se met en avant ou entre en transe qu’on identifie le fascisme, à l’état naissant ou bien déjà compact, cristallisé.

Pour les gens de ma génération, en France, cette expérience remonte à loin, déjà : dès les années 1970, nous avons appris à identifier Jean-Marie Le Pen et sa séquelle non pas seulement comme des agitateurs d’extrême droite nostalgiques de l’empire colonial français, mais bien comme des fascistes : pour cela, il suffisait d’écouter parler ce démagogue, de scruter son agitation, dans la forme comme dans le fond, pour identifier non pas les traces ou les séquelles d’un fascisme ancien, perdu, discrédité à jamais, mais bien d’une reprise, d’une relance, d’une réinvention possible d’une nouvelle forme de fascisme, peu importe qu’on la fasse précéder d’un post ou d’un néo [1]…

Or, de cette identification précoce de la chose (les prémisses d’un nouveau fascisme), on peut mesurer aujourd’hui toute l’importance : de père en fille, le micro-parti de Le Pen, au fil de ses métamorphoses et rénovations, est devenu le pivot de la vie politique institutionnelle en France. Et ce mouvement reste un parti fasciste. Relooké, pressé d’arriver aux affaires, lissé/cravaté mais, dans son programme comme dans les affects collectifs qu’il mobilise, un parti fasciste, c’est-à-dire fondamentalement inscrit sur une ligne de mort – la mobilisation du ressentiment de la masse flottante et dispersée contre une figure d’ennemi fantasmatique, l’étranger indésirable et dépourvu de titre de séjour – le migrant.

Fascisme et populisme

Les démocrates libéraux ont interminablement rechigné à identifier le visage de ce nouveau fascisme, ils se sont interminablement rassurés en cultivant les euphémismes, à commencer par le mot valise par excellence, le passe-partout universel – populisme [2] Pour un tour d’horizon plus récent : Marc Lazar, histoire du populisme en France, XIXe-XXIe siècles, Gallimard, 2025. On s’aperçoit aujourd’hui que le populisme fut bien souvent pour la trop policée science politique, le masque destiné à adoucir les traits du nouveau fascisme. C’est que l’idée qui, dans le Nord global triomphe, au cours des dernières décennies du XXe siècle, après la chute de l’empire soviétique est aussi distincte que fallacieuse : la démocratisation du monde, le placement de la planète toute entière sous les conditions générales de la démocratie de marché, serait un processus (et un progrès) irréversibles, la version libérale de la « fin de l’Histoire » d’inspiration hégélienne [3].

Dans le tableau de cette fin de l’Histoire rêvée, un retour du fascisme, sous quelque forme que ce soit, n’a pas sa place. D’où la vogue interminable du concept caoutchouteux de populisme, destinée à éluder ce qui se profilait, dans les démocraties libérales du Nord global, derrière la montée de la xénophobie et le retour de la figure de l’ennemi absolu (on dit systémique, maintenant). Cette xénophobie est activement promue par les élites de tout poil, tout comme les nouveaux discours de guerre froide le sont par les champions de l’hégémonie occidentale, mais l’une et l’autre s’enracinent dans une partie des opinions publiques aussi. La vogue du « populisme », ce fut une sorte d’exorcisme : une manière de ne pas nommer le fascisme qui venait, identifiable dans tout le champ de visibilité des démocraties occidentales - un déni fondé sur les plus simplistes et les plus illusoires des assurances : le fascisme comme une figure historique, c’est-à-dire reléguée dans le passé, rejetée vers les mondes anciens (le terrible XXe siècle, comme époque providentiellement surmontée).

Or, dès le premier mandat de Trump, contemporain de l’impétueuse montée des courants, partis, mouvements, figures médiatiques et charismatiques, xénophobes et toujours plus possédés par la rhétorique de l’ennemi, les traits de ce nouveau fascisme, notamment dans le Nord global et globalement blanc, étaient parfaitement identifiables. Dans ces années-là, j’enseignais à Taïwan et j’ai gardé le vif souvenir de débats animés à propos de ce qu’incarnait tant le style que les motifs du nouveau dirigeant de cette Amérique désorientée et exhortée à devenir great again – j’exhortais sans succès mes interlocuteurs académiques à y identifier les affects d’un nouveau fascisme, je me heurtais à la plus rigoureuse des incrédulités – tant apparaissaient incompatibles le statut de protecteur et ami indéfectible de la démocratie taïwanaise (celui, structurellement, des États-Unis d’Amérique) avec la ligne de mort clairement dessinée dans les fantasmagories du MAGA et de tout ce qui l’accompagne.

Invariants du fascisme

Disons donc qu’aujourd’hui comme hier, dans le Nord global européen ou nord-américain, mais en Asie orientale sans doute aussi, le fascisme, ça entre en visibilité dans l’espace public par le biais de la conjonction de deux éléments : d’une part l’effondrement de l’institution symbolique (pas seulement la « crise » donc, terme vague et élastique par excellence) de la démocratie libérale, parlementaire et/ou présidentielle [4] ; et de l’autre, la montée de certains affects : haine tournée vers certains groupes ou milieux humains assimilés à un danger vital pour la communauté ; ressentiment vis-à-vis des élites, dans le sens le plus général du terme ; mais aussi, plus généralement vis-à-vis de tout ce qui est susceptible de représenter une forme d’altérité hostile ; désir d’éradication de tout ce qui incarne ces supposées menaces ; esprit de vindicte (de se venger de tout ce qui nous diminue, nous humilie, menace notre intégrité) substitué au désir d’égalité ou de justice.

Je pense que l’on tient là quelques invariants du fascisme, tant celui du siècle dernier que celui d’aujourd’hui, se tenant à la jointure de l’institutionnel (la vacillation du régime démocratique) et de l’affectif. Ce qui, bien sûr, n’exclut pas les facteurs économiques, environnementaux et sociologiques [5]. Ceux-ci constituent assurément le fondement ou l’arrière-pays de la montée d’un sentiment de désorientation généralisée, de déclin ou décadence, voire de chaos généralisé, dans une atmosphère de fin du monde. Les affects du fascisme montent dans un contexte marqué par l’effondrement des méta-modèles et autres repères - tant ceux d’une économie fondée sur la croissance, d’un gouvernement des vivants orienté vers l’amélioration permanente de leur bien-être, que ceux, dans la vie commune, de la common decency.

En termes d’agencements, l’avènement d’un « moment fasciste », cela se joue généralement autour de rencontres, de conjonctions. Rencontre, ici, entre deux facteurs : d’une part, montée du nihilisme des élites gouvernantes, dirigeantes (au sens le plus extensif de ces termes) en quête de n’importe quels moyens de compenser leur incapacité de continuer à assurer la stabilité de leur domination – fuite en avant dans le sécuritaire, dans la rhétorique belliciste, délire de la forteresse assiégée, agitation perpétuelle autour de menaces imaginaires... et d’autre part, perte croissante par les masses de leurs prises sur la réalité – ce que Arendt appelle the essential homelessness de la masse, dans ce genre de contexte marqué par la montée de la désorientation [6].

Il faut que se forment ces interactions entre le cynisme et le nihilisme des élites de plus en plus portées vers la production du chaos et la fuite dans l’imaginaire et les masses toujours plus désorientées pour que prenne consistance la « pâte » d’un fascisme lancé à la conquête du monde. C’est ce genre de coagulation entre le nihilisme jubilatoire, sans frein ni limite des élites en tous genres et la fureur ressentimentale de la masse, interminablement recuite dans le chaudron des déceptions, des promesses trahies et de l’austérité, qui conduit aux affaires les Meloni, les Orban, les Trump et demain, chez moi, Le Pen, Bardella et leur clique [7].

Flux fascistes et cristallisation étatique

Et c’est ici que se produit la seconde rencontre, décisive : là où ces flux fascistes, ceux d’en haut comme ceux d’en bas, se conjuguent avec la puissance de l’État et sont décuplés par celle-ci. Là où ils colonisent l’État et accaparent tous ses moyens. Ceci dans des styles et avec des modalités différentes. Ce n’est pas parce que le fascisme ou les fascismes d’aujourd’hui ne sont pas la pure et simple copie conforme de ceux du siècle dernier, du fascisme italien ou nazi, qu’ils sont moins, pour autant, des fascismes. Il faut envisager le fascisme et les fascismes dans une perspective non historiciste, économiste ou politiste, mais sous l’angle d’une énergétique, une affaire de flux qui, dans des conditions données, se condensent et produisent des cataclysmes (des inondations politiques) qui dévastent le présent. L’élément du fascisme, ce n’est pas la répétition en forme de retour de l’identique, c’est bien la relance, la reprise : le retour des invariants, mais au fil de déplacements et sous le signe de la différence [8].

C’est dans le milieu des affects que s’identifient le plus distinctement les invariants : le critère des critères, c’est la pulsion de mort : quand le discours d’un homme politique ou un mouvement surgi des profondeurs sociales sont placés sous le signe d’affects eux-mêmes sous emprise de la pulsion de mort - haine de l’étranger, ressentiment et esprit de vindicte –, cela se voit, cela s’entend [9]. Il ne s’agit pas seulement, comme chez Spinoza, de passions basses qui rabougrissent les puissances vitales [10], il ne s’agit pas que de paroles querelleuses ou agressives, il s’agit bien de placer la vie publique et la politique – en bref, la vie des peuples – sous un signe de mort : la production du chaos, les destructions, les persécutions, les épurations et exterminations à géométrie variable, la guerre. D’où la montée en force, dans les sociétés libérales du monde global (où, à l’âge classique du welfare state, la biopolitique était placée sous le signe global du « faire vivre »), d’une thanatopolitique (Foucault) aux traits toujours plus affirmés ou, dans la version post-coloniale d’Achille Mbembe, une nécropolitique dont la destruction de Gaza par la mortifère puissance israélienne adossée à la surpuissance états-unienne constitue la pointe la plus acérée [11].

Fascisme et démocratie

On discerne toute l’importance de la distinction entre répétition et reprise là où sont en jeu les relations entre fascisme et démocratie. Dans la version européenne classique, celle des années 1930 et 40 du siècle dernier, le fascisme se présente en premier lieu comme ce mouvement (Arendt) qui subvertit la démocratie, s’oppose frontalement à elle, vise à s’y substituer [12]. Le fascisme comme l’ennemi de la démocratie. La Seconde guerre mondiale, en conséquence, prend la tournure d’un affrontement à mort entre fascisme et démocratie. La démocratie l’emporte (sur le mode le plus ambigu qui soit, puisque c’est au prix de son alliance avec une puissance non démocratique, voire totalitaire, l’URSS de Staline). Le fascisme est non seulement défait mais il voit sa puissance annihilée et tout se passe alors comme s’il appartenait désormais au passé. D’où la montée en Europe, dans les deux dernières décennies du XXe siècle, lorsque se dessinaient les prémisses de la recomposition de flux fascistes, de ritournelles inspirées par la panique morale davantage que par la pensée critique : éviter que l’histoire se répète, que la « bête immonde » (du fascisme) revienne, image du désastre pur, de la fin de la démocratie, du retour des exterminations, etc. [13]

Mais la panique morale nourrit la tétanie de la pensée plutôt que la clairvoyance. Elle a soutenu l’aveuglement face à la montée de flux fascistes qui, dans la version contemporaine de la reprise, sont bien davantage portés à coloniser les démocraties libérales, à les saturer jusqu’à rendre le libéral (dans son sens anglo-saxon), indistinct de l’illibéral, qu’à les renverser et les détruire. Le propre des flux et mouvements fascistes contemporains est d’afficher leur compatibilité avec les institutions et les formes générales de la démocratie libérale pour les rendre indistinctes d’autres formes – policières, autoritaires, ploutocratiques, militaristes, etc. Les affects fascistes saturent aujourd’hui les espaces démocratiques et refoulent les passions qui, à l’origine, fondent l’ethos démocratique – le goût de l’égalité, la passion de la liberté (celle des gens plutôt que celle du marché), l’attachement à la citoyenneté, à la libre discussion et à la pluralité des opinions, l’esprit de tolérance…

L’effondrement de l’institution symbolique de la démocratie libérale aujourd’hui (et tout particulièrement de la fiction utile de la représentation) a pour corolaire, à la jointure des normes, des affects et des conduites, la disparition de la common decency [14]. La common decency, c’est, en bref, le compendium de ce qui se fait et ne se fait pas, ici, donc, le code de la décence démocratique. Or un des traits majeurs du présent, dans les démocraties libérales du Nord global, c’est que ce qui ne se faisait pas hier est devenu de règle aujourd’hui – chez les élites et, par réfraction, de haut en bas dans la société – par exemple que la droite traditionnelle, issue des courants conservateurs historiques, du genre chrétien-démocrate, libéral-démocrate, gaulliste en France, pactisent ouvertement avec l’extrême droite post-néo fasciste et soient prêts à gouverner avec elle [15]. Ou bien encore qu’en matière de libertés publiques, les gouvernants, la police et de plus en plus la Justice se permettent désormais de piétiner la liberté d’opinion et d’expression, comme on l’a vu un peu partout en Europe depuis que la campagne de destruction de Gaza par Israël trouve sa musique d’accompagnement persistante et infâme dans la prétendue lutte contre l’antisémitisme, destinée, en vérité à faire taire les voix dénonçant le génocide.

La figure qui s’impose désormais dans les démocraties libérales, et dont la quintessence s’identifie dans ce que commet Israël à Gaza et en Cisjordanie, est directement héritée de la tradition fasciste : là où se présente une menace définie comme vitale, tous les moyens de riposte sont permis, tout est possible, tous les moyens de l’État (et au-delà – les médias) sont placés sous le signe de l’état d’urgence. C’est à cet effet que, dans les démocraties libérales occidentales, ladite « lutte contre le terrorisme » est devenue le joker de l’expansion sans limite des mesures et dispositifs sécuritaires. En d’autres termes, la fonction régulatrice de l’État de droit est appelée à s’effacer entièrement devant l’urgence devenue une condition permanent – on a vu ainsi un continuum s’établir, en France, entre la lutte contre le terrorisme à proprement parler (domaine policier et judiciaire) et la répression policière et judiciaire de l’« apologie du terrorisme » (en pratique : des paroles et écrits non conformes à la doxa officielle à propos du 7 octobre 2023 et de ses suites).

C’est ainsi donc que s’est imposée dans les faits la plus parfaite des compatibilités entre les formes institutionnelles, les appareils et le nom de la démocratie libérale et les flux fascistes ; des flux qui, dans le présent, soutiennent un peu partout l’hybris de la lutte sans limite et sans condition contre des dangers définis comme mortels, incarnés par des figures comme le terroriste, l’étranger indésirable, l’ennemi systémique – mais aussi bien le pédophile, le délinquant sexuel…

Ce qui, constamment, conduit à l’euphémisation de l’expansion des mouvements fascistes dans le Nord global libéral aujourd’hui, c’est précisément cet agencement des flux fascistes sur les appareils de la démocratie de marché. Leurs petits et grands arrangements toujours plus manifestes dans une époque où les traits de la démocratie libérale, à l’échelle globale, tendent de plus en plus à se confondre avec ceux de l’hégémonisme à la Trump, centré autour de la figure du MAGA ; c’est-à-dire de la guerre économique à outrance et, dans les relations entre États, de la politique des faits accomplis elle-même fondée sur la loi du plus fort, plutôt que sur des règles et des normes.

Le fascisme et la guerre

Avec toutes leurs dissemblances, les fascismes d’hier et d’aujourd’hui ont cette solide racine en commun : leur horizon, c’est la guerre, la guerre économique ou la guerre tout court, comme en Palestine ou dans le détroit de Taïwan, la guerre et le chaos dans les relations internationales – une ligne de mort, très distinctement. Avec toutes les différences et disparités contextuelles, du point de vie des relations internationales, entre les années 1930-40 du siècle dernier et la situation présente, le régime des affects est ce qui rend possible et légitime les rapprochements entre les deux époques entendues comme âges sur lesquels plane l’ombre du fascisme. Les invariants affectifs du fascisme sont là, ils sautent aux yeux, dans les deux configurations : frustration et désir de revanche, de la légende du coup de poignard dans le dos nazie au revanchisme économique trumpien, fabrication d’une figure d’ennemi viral par lequel arrive tout le mal, le Juif de la propagande nazie, le migrant illégal, ou le trafiquant de drogue, ou le woke en folie de l’agitation trumpiste ; fuite dans l’imaginaire et construction de fictions, de récits de grandeur destinés à entraîner les masses dans un monde de fantasmagories alternatives à la réalité dans laquelle celles-ci sont confinées et où elles se sentent toujours davantage désorientées, déclassées, assaillies par toutes sortes de menaces indistinctes.

Le fascisme contemporain n’est pas du tout homogène, il est composé d’une constellation d’agencements singuliers portant la marque des particularités locales, renvoyant à des généalogies spécifiques – le suprémacisme blanc aux États-Unis, la mémoire de la sombre épopée mussolinienne en Italie, la grandeur coloniale (impériale) déchue en France, etc. Tout mouvement fasciste lancé à la conquête du pouvoir présente un trait profondément provincial, la raison pour laquelle les fascistes n’ont jamais réussi à constituer de véritable internationale. Mais ce qui les rassemble, c’est une collection d’affects – le ressentiment, l’esprit de vindicte, le goût de la persécution, la folie des grandeurs, l’indifférence à la réalité – le tout enveloppé dans un solide discours de haine. Rappelez-vous le film de Chaplin, Le Dictateur : Hynkel, devant un micro, ne parle pas – il éructe. Cette façon de vomir le discours de haine, c’est ce qui permet d’identifier d’emblée une intensité fasciste [16]. Le fascisme, c’est un phénomène qui s’identifie toujours d’abord dans des détails. Et maintenant, regardez Trump menacer, tempêter contre les ennemis de son Amérique, migrants illégaux, trafiquants de drogue, rebelles à l’hégémonisme yankee, etc. – observez les gestes et les mimiques du personnage et l’évidence vous en frappera : ce que vous avez sous les yeux, c’est un Hynkel qui n’a pas trouvé encore son Chaplin. Mais qui finira par le trouver un jour, espérons-le.

Différences et invariants

J’essaie, au fil de cette réflexion, de tenir la balance égale entre les différences distinguant les fascismes d’hier et les invariants qui se repèrent dans toutes sortes de constellations fascistes. Je vais, pour finir, insister sur deux de ces invariants – la question de l’anticommunisme et celle des affinités du fascisme avec le capitalisme de connivence ou de copinage.

Je repars ici de la distinction (cruciale pour l’analyse des fascismes, dans leur mode de prolifération historique) entre répétition et reprise. La question de l’anticommunisme illustre bien l’importance de cette distinction : tous les fascismes, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, ont en commun un anticommunisme foncier, primitif, principiel, pourrait-on dire, si ces gens avaient des principes. C’est que la croissance et, dans certaines circonstances, la victoire des mouvements fascistes a pour condition que, sous quelque forme que ce soit, l’hypothèque communiste ait été levée – que les partis communistes, lorsqu’ils constituent une force rivale du mouvement fasciste aient été neutralisés ou écrasés (comme en Allemagne, avec l’arrivée au pouvoir de Hitler, en Indonésie en 1965...), ou bien qu’ils soient devenus une force marginale là où ils eu leur heure de gloire (comme en Italie et en France aujourd’hui) ; ou encore que, plus généralement, ce que j’appellerais maintenant l’hypothèse communiste ait été éliminée [17].

Mais en même temps, les anticommunismes n’existent qu’en situation, aussi bien du point de vue temporel que spatial. Sous vos latitudes, en Asie orientale, sa matrice fut la guerre froide, et ce n’est donc pas par hasard que le retour d’anticommunisme auquel on assiste aujourd’hui (tourné pour une bonne part contre la Chine) accompagne mécaniquement la montée de la nouvelle guerre froide. C’est un anticommunisme qui ne se sépare pas de la réintensification de la figure de l’ennemi mortel, du danger vital, mais toujours décliné au gré des particularités locales, régionales ou bien, si vous voulez, toujours géopolitiquement déterminé.

À Taiwan, il fait tout naturellement de « la menace chinoise « le pivot de toute politique [18]. Chez nous, le mouvement communisme étant devenu résiduel, s’est produit un intéressant transfert : la matrice idéologique de l’anticommunisme est toujours là, elle fonctionne toujours comme machine à fabriquer des menaces existentielles et des ennemis absolus, mais au prix d’un déplacement – les activistes du mouvement décolonial, la constellation (largement imaginaire) du « woke », les « écoterroristes » comme le disait un de nos ministres de l’Intérieur, les islamistes, etc. Les visages de l’ennemi mortel changent, au gré des séquences historiques et des circonstances, ce qui demeure invariant, c’est, pour les fascistes d’hier et d’aujourd’hui, la nécessité impérieuse de désigner un ennemi du peuple ou, quand ils sont aux affaires, un ennemi de l’État comme l’homme à abattre. Pas de politique fasciste sans ce type de dramaturgie de la mise à mort, de l’épuration requise comme condition première de la survie de la communauté [19]. Il me semble bien que c’est de quelque chose de ce genre que vous avez fait l’expérience en 2024, chez vous, lors de l’épisode (à la fois dramatique et bouffon) de la proclamation de la loi martiale.

Le temps des copains

Sur la question (devenue essentielle dans les démocraties libérales, comme on cela apparaît en pleine lumière sous Trump II) du capitalisme de connivence, j’ajouterai brièvement ceci à l’analyse très pertinente proposée par Randall Holcombe [20]. Il ne faut jamais oublier que le fascisme, comme mouvement, ça commence toujours comme un phénomène de bandes, de meutes – les nazis, en 1923, à Munich, c’est exactement ça. Des bandes qui, quand les circonstances sont favorables, prennent de la consistance et entrent en visibilité dans les espaces publics comme des mouvements, plus ou moins ouvertement violents. Or, le propre de ces bandes surgies de nulle part et constituées de poussière d’humanité, avec leur idéologie faite de bric et de broc, est d’avoir besoin de sponsors qui les soutiennent et les financent [21]. Donc, dès l’origine, elles ont un regard tourné vers l’économie, les capitalistes pousse-au-crime tentés par l’aventure consistant à les soutenir. Ces interactions entre mouvements fascistes et fractions du capital doivent être prises en compte dans toute analyse de la montée du fascisme dans telle ou telle séquence de l’histoire du siècle passé, et aussi bien du premier quart de notre siècle.

De ce point de vue, le plan fixe (sur lequel les historiens ont à bon escient mis l’accent) sur les connivences entre les nazis et des secteurs entiers du grand capital dans l’Allemagne des années 1930, avant même l’accession des premiers au pouvoir, tend un peu à occulter d’autres occurrences, pourtant tout aussi probantes – à commencer par les sympathies ouvertes de l’industriel automobile Ford pour le fascisme, aux États-Unis [22].

Aujourd’hui, dans les démocraties de marché, la fragilité croissante d’une économie encore et toujours fondée sur l’idéologie de la croissance et de l’extraction à tout prix, la destruction de l’environnement et l’exacerbation de la guerre économique avec la Chine notamment, cela porte des secteurs toujours plus importants du capital à se rapprocher des partisans de l’État autoritaire et néo-protectionniste. Les intervalles séparant traditionnellement la sphère de la politique institutionnelle de celle des affaires, de l’industrie et du commerce, se réduisent au profit de l’apparition de cette nouvelle figure de la fluidité et de la connivence illustrée à merveille, après la seconde élection de Trump, par cette image : Elon Musk investissant le Bureau Ovale au côté du président nouvellement élu, casquette sur la tête, son bébé sur les épaules [23].

Hégémonie et récit du présent

En France, d’une manière moins informelle et spectaculaire, ces rapprochements asymptotiques entre le patronat et les néo-fascistes (partisans déclarés de la « liberté d’entreprise » et de l’ultra-libéralisme, c’est-à-dire, au premier chef, de l’accélération du démantèlement de l’État social) se manifestent tant par la montée en puissance d’hommes d’affaires gagnés aux idées de l’extrême droite suprémaciste et raciste (tout particulièrement dans le secteur des médias et de la communication – Bolloré) que par la lune de miel affichée entre l’organisation mère du patronat et le Rassemblement national de Marine Le Pen.

Ce que, bien sûr, ces gens-là ont en commun, ce n’est pas seulement l’idéologie de la libre entreprise prospérant envers et contre tout, c’est tout autant le souci de neutraliser et museler tout discours et toute action susceptible d’entraver cette « liberté », indissociable aujourd’hui de la destruction de la planète. L’utopie terrifiante de ces gens-là, ce n’est pas seulement d’avoir la maîtrise du cours des choses – la croissance et les affaires à tout prix – tout ce qui conduit droit dans le mur – mais le récit du présent placé sous ces conditions. D’où leurs investissements massifs dans le marché de la communication, la télé, les réseaux sociaux, ce qui reste de la presse écrite, etc. D’où leurs offensives féroces contre la liberté d’opinion, le pluralisme de la pensée, en faveur de l’ordre moral et de tous les néo-obscurantismes qui vont avec. Ici, bien sûr, les néo-fascistes de tout poil sont le recours providentiel de la contre-révolution fondée sur l’amalgame du néo-conservatisme le plus obtus (en matière de mœurs, de rapport au passé...) et de l’idéologie ultra-libérale la plus intransigeante (en matière économique).

Le fascisme liquide et moléculaire d’aujourd’hui est propice à toutes les circulations d’une sphère à l’autre – celle de l’économie à la politique institutionnelle, de la communication au divertissement, du militaire au civil [24]... Ce qui suppose des mobilités toujours plus grandes, à l’exemple de ce qui se fait aux États-Unis, sous Trump II, où tel agitateur de réseaux sociaux et propagateur de fake news patenté peut, dans l’instant, se trouver promu aux plus hautes responsabilité dans le premier cercle présidentiel – la seule condition étant ici son adoubement par le Grand Sultan comme vizir – homme (ou femme) de confiance et exécuteur-trice des basses œuvres.

En termes plus triviaux, disons que c’est le temps des copains érigé en système de gouvernement. Mais le talon l’Achille de ce système est visible à l’œil nu : l’humeur du Sultan est changeante, le présent parsemé d’imprévus et le premier des favoris d’hier est exposé à être, demain, jetés aux lions et ostracisé. Il en a d’ailleurs toujours été ainsi dans les mouvements fascistes – pas de fascisme, même liquide, sans purges. Sanglantes ou plus ou moins burlesques, selon les temps et les lieux. L’affect qui soutient le cronism est fragile, volatil – inséparable comparse d’hier, traître et ennemi public n° 1 de demain…

Cette instabilité définit le régime même du néofascisme aux affaires : la rapidité de son usure, de son obsolescence. Un fascisme jetable, vu la fragilité de ses racines, à tous égards. Mais pas moins dangereux, pour autant, car constamment susceptible de muter et se relancer.


Notes

[1] Sur la distinction entre reprise et répétition, voir Sören Kierkegaard, La reprise (1843), trad. fr. Jacques Privat, Payot et Rivages, 2003. Sur la question du « post », voir Jean-François Lyotard, Le postmoderne expliqué aux enfants, Galilée, 1986.

[2] Ernesto Laclau, On Populist Reason, 2005, Verso. L’approche du populisme, rigoureuse et philosophique chez Laclau, tend au cours de la décennie suivant sa publication, à se diluer dans un bavardage journalistique.

[3] Voir sur ce point le désormais classique La fin de l’Histoire et le dernier homme de Francis Fukuyama, 1992.

[4] Voir sur ce point : Claude Lefort, L’invention démocratique, Fayard, 1981.

[5] On peut consulter ici la synthèse proposée par Mikkel Bolt Rassmussen, Late Capitalist Fascism, Polity, 2022.

[6] Hannah Arendt, Le système totalitaire (1951), Points essais, 2005.

[7] Sur la question du nihilisme et du ressentiment, voir : Nietzsche, La généalogie de la morale (1887), trad. fr. Patrick Wotling, Le Livre de Poche, 2000.

[8] Sur ce point : Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, 1968.

[9] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir (1920) Edition française : Payot, 2010, traduit par J. Laplanche et J.B. Pontalis.

[10] Spinoza Éthique, partie III.

[11] Achille Mbembe, Necropolitics, Duke, 2022.

[12] Hannah Arendt, Le système totalitaire, op. cit. supra.

[13] Bertolt Brecht, « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » (La résistible ascension d’Arturo Ui .

[14] Sur la notion de common decency, voir George Orwell, Le quai de Wigan (The Road to Wigan Pier, Victor Gollancz Ltd 1937). Édition française : Champ libre, 1982, trad. Michel Pétris.

[15] Une tendance actuellement exacerbée par la perspective des élections municipales puis présidentielles et législatives à venir, l’extrême droite s’y présentant en position de force.

[16] Charlie Chaplin, The Great Dictator, 1940.

[17] Voir sur ce point le livre d’Alain Badiou, L’hypothèse communiste, Lignes, 2009.

[18] Sur la construction discursive et les enjeux narratifs du motif de la « menace chinoise », voire le quotidien en langue anglaise Taipei Times, passim.

[19] Voire sur ce point Victor Klemperer, Mes soldats de papier, 1934-1941, Éditions du Seuil, 2000.

[20] Randall G. Holcombe, « Crony Capitalism By-Product of Big Government », The Independent Review, Spring 2013.

[21] Sur ce point, une référence classique, en langue française : Daniel Guérin, Fascisme et grand capital (1936), Libertalia, 2014.

[22] Voir ici : Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis (1980) édition française : Agone, 2013.

[23] Sur ce point, les articles de T.J. Clark, « A Brief Guide to Trump and the Spectacle » in London Review of Books, 23/01/2025 et « Eliot Weinberger considers Trump’s cabinet », London Review of Books, 26/12/2024.

[24] Sur le fascisme moléculaire, voir Félix Guattari, La révolution moléculaire (1977), Éditions Amsterdam, 2012.

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