« Dirty Donald » – la politique des États-Unis s’invente à Hollywood (2)

*Comme le remarquait récemment une avocate spécialiste du droit international (au lendemain de l’enlèvement du Président Maduro par une unité d’élite de l’Armée des États-Unis), il n’est pas exclu que ce soit Hollywood qui écrive les scénarios mis en œuvre par la Maison Blanche et le Pentagone [1]

D’une certaine manière, on pourrait dire que toute la politique de Trump s’écrit sur ce palimpseste : sa politique intérieure toute entière tournée vers la chasse aux envahisseurs et autres indésirables racisés à outrance, aux Afro-Américains pauvres selon un invariant immémorial aggravé ; sa politique extérieure de même, agressivement conquérante arrimée à la fantasmagorie d’une collection de dangers vitaux incarnés par des dictateurs, trafiquants, délinquants de toutes espèces.

Ce n’est pas pour rien que, d’emblée, avant même son tournage, le film de Siegel a soulevé des controverses et objections de nature ouvertement politique – ce qui n’est pas si fréquent à Hollywood. Pressentis pour jouer le rôle de Callahan, tant Steve Mc Queen que Paul Newman que Marlon Brando ont refusé le rôle. Le dernier a été, quant à ses motifs, tout à fait explicite : « too far-right for him ». Non sans un brin d’humour, Newman suggéra, de son côté, que le rôle irait comme un gant à Eastwood.

Concernant le rôle du psychopathe, le choix du réalisateur se porta sur un acteur peu connu, Andy Robinson. Celui-ci présentait cette caractéristique intéressante de ressembler davantage à un « hippie déjanté » qu’ à un tueur professionnel ou un pervers de haute volée, façon Anthony Hopkins dans Le silence des agneaux. Ce choix de casting permettait de balayer large en suggérant que le monstre pouvait surgir de tous les horizons, de la gauche bohème et informelle aussi bien que des bas-fonds de l’ordre (l’ancien militaire parti en vrille, etc.). Le choix de cet acteur fut influencé de façon décisive par Clint Eastwood souhaitant que le psychopathe ait l’apparence d’un « enfant de chœur » (le mal – le diable - est susceptible de revêtir toutes les apparences, d’où le rôle pivot du vigilante sans cesse sur la brèche.

Lorsque le film sortit sur les écrans, une partie de la critique états-unienne s’indigna de la fable qu’il véhiculait de la manière la plus transparente qui soit : dès lors qu’est en question l’ordre social et politique et la sécurité des gens, dès lors que le Mal nous assaille, la (bonne) fin justifie les moyens, tous les moyens. D’emblée, il fut relevé que, dans ces conditions, le défenseur de l’ordre, le redresseur de torts, bascule irréversiblement dans le même camp que celui qu’il traque, « the cop being the same as the killer except that he has a badge ».

Il est intéressant de noter que ce type de critique et de contrechamp pouvait encore se formuler et se mettre en place dans le contexte de l’époque. Il n’en serait plus guère question aujourd’hui, à l’heure où les vigilantes de la police de la pensée font la loi dans les rues du Tombstone trumpien en quête de sa grandeur perdue.

Mais, à supposer que Trump soit le Dirty Harry du jour, il faudrait apporter cette précision. Aujourd’hui, dans le contexte de la politique tant intérieure qu’extérieure des États-Unis, il n’est pas vrai que « le flic est le même (ou de même espèce) que le tueur ». Cette équivalence simple ne tient pas. Celui qui s’attribue le rôle du world cop aujourd’hui s’arroge un droit de police mondiale qui n’est que le nom de code d’opérations de prédation impérialistes et hégémonistes. Dans Dirty Harry, le policier rogue ou abusif et le psychopathe combattent à peu près à armes égales. Les guerres qui opposent le supercop états-unien et les « voyous » du moment qu’il a désignés comme tel (Saddam Hussein, Maduro, le Guide suprême iranien, les dirigeants cubains, Kim Jong-un…) sont distinctement asymétriques et elles recouvrent des calculs d’intérêt stratégiques (le maintien et le renforcement de l’hégémonie) et, notamment, économiques (l’accès aux ressources naturelles, comme le pétrole, dans le cas du Venezuela).

L’Inspecteur Callahan n’est pas un prédateur, il n’est pas en quête de bénéfices matériels ou autres, il agit entièrement sous l’emprise de son propre daimon, de ses impulsions personnelles, on pourrait dire de ses présomptions ou d’inquiétants fantasmes de purification, d’une fantaisie éradicatrice qui fait froid dans le dos. Mais il est désintéressé, il n’est même pas particulièrement en manque de gloire ou de notoriété. C’est bien ce qui le rend inquiétant, d’ailleurs, ce côté autarcique, cette autonomie dans l’action, en tête-à-tête avec son fantasme. Il est une machine exterminatrice en expansion, mais son horizon est limité – faire le ménage en ville, à San Francisco.

Son émule de la Maison Blanche est d’une toute autre stature et il s’agite à une tout autre échelle – il est de plus en plus distinctement proche du Hynkel du film de Chaplin s’essayant à faire tourner le globe terrestre autour de son index – il se voit en roi du monde, exerçant un droit de police et de conquête partout où le porte sa fantaisie. Ce qui est d’ailleurs nouveau avec Trump II, c’est, entre autres, ceci : il entend bien tirer parti d’une nouvelle version de la théorie des dominos. Dans les années 1960, celle-ci fondait la crainte que, si l’on laissait s’établir au Vietnam (ou ailleurs dans la région) un régime communiste, alors la contagion s’étendrait à toute la zone (L’Asie du Sud-est) et au-delà. D’où les énormes investissements militaires, destructions, crimes qui ont scandé la seconde guerre d’Indochine – pour les résultats que l’on sait.

Trump aujourd’hui, est entré en croisade pour faire tomber tout ce qui reste des régimes usés, voire exsangues issus des grands soulèvements et mouvements d’émancipation des années 1970, dans le Sud global. Il s’y applique avec une connaissance intuitive de la théorie du maillon faible – si le Venezuela chaviste tombe, alors le régime cubain est en danger et le peu qui demeure de régimes éclairés en Amérique latine (en Colombie, notoirement), de même. Le Make America Great Again se montre ici à découvert – une « grandeur » retrouvée, indissociable de l’agression, la prédation, pratiquée au mépris du droit international et du droit des gens tout court – une piraterie internationale dont les traits s’apparentent de plus en plus clairement à la politique de conquête de l’Europe entreprise par Hitler à partir de 1938 (annexion de l’Autriche). En d’autres termes, un fascisme nouveau cru, de plus en plus décomplexé et prospérant désormais en politique extérieure avant tout, ce qui veut dire : le rêve européen de Hitler projeté à l’échelle de la planète.

Dans ce genre de configuration, le seul élément du réel qui résiste à la poussée du fantasme et du désir de mort qui le soutient, c’est la puissance, une force autre et adverse susceptible de s’opposer à cette expansion – non pas seulement lui faire obstacle, mais l’arrêter. Lors de la Seconde guerre mondiale, la coalition temporaire, circonstancielle et à bien des égards contre nature nommée « les Alliés » rassemblés contre l’Axe ; dans la configuration actuelle, la Chine, éventuellement renforcée par la Russie et la Corée du Nord – trois puissances nucléaires.

Le risque d’une conflagration nucléaire est le seul élément (mais il est de taille) qui soit susceptible de faire obstacle à un embrasement généralisé comme celui auquel on a assisté lors de la Seconde guerre mondiale. Dans un camp (ou plutôt dans les blocs de puissance(s) de première grandeur impliqués dans les conflits en devenir, tant les camps se sont délités au fil du temps, depuis la Guerre froide – il n’existe plus à proprement parler de camp occidental, sous les effets de l’autarcisme et de l’antieuropéanisme de la politique trumpiste), dans tous ces blocs, l’objet des réflexions stratégiques porte sur ce point précisément : comment plier le match, emporter la décision, tout en demeurant en deçà du risque de nucléarisation du conflit ? Jusqu’à maintenant, la stratégie de la reconquête et de la pacification en forme de terre brûlée pratiquée par les Etats-Unis et, au Moyen-Orient, sa puissante tête chercheuse, Israël, y a parfaitement réussi. Mais dès que le centre de gravité des conflits se déplacera vers l’Est, tout particulièrement l’Asie orientale, il n’en ira probablement plus de même. Il faudra alors que l’Inspecteur Callahan du moment se résolve à sortir l’artillerie lourde, le Magnum 44 ne suffisant plus à la tâche. Mais il n’aura plus alors en face de lui des caudillos à bout de souffle, mais des puissances organisées et réalistes, elles aussi pourvues du dernier cri de l’artillerie lourde.

Revenons-en, pour boucler la boucle, à la planète cinéma : le succès phénoménal de Dirty Harry appelait, selon les lois du marché hollywoodien, des sequels, et celles-ci vinrent en nombre – Magnum Force (1973), The Enforcer (1976), etc., avec différents réalisateurs, mais toujours Eastwood dans le rôle-titre, le même personnage de l’indocile inspecteur Callahan et la même trame narrative, c’est-à-dire la même matrice idéologique et politique. Simplement, le cynisme et l’opportunisme hollywoodiens étant sans limites, les fortes réserves qu’avait soulevées la version originale parmi l’establishment critique cinématographique états-unien (« un film profondément immoral », nourri par une « imagination d’extrême droite », un film « dégoûtant », doté d’un « potentiel fasciste » – j’en passe…) conduisent les tâcherons qui œuvrant dans les films suivants à tenter de brouiller les pistes. Dans Magnum Force, Callahan se recentre opérant un retour marqué du côté de la loi en traquant un groupe de policiers renégats, véritable escadron de la mort et qui s’est assigné pour tâche d’exterminer tout ce que San Francisco compte d’éléments criminels et asociaux ; son adjoint et faire-valoir est un Africain-Américain bonasse dont la présence est destinée à effacer le souvenir de la mise en équivalence du Noir américain et du voyou armé dans le précédent film.

Dans The Enforcer, la fable devient plus explicitement politique, le tueur psychopathe se voit substituer un groupe gaucho-terroriste bariolé, dénommé (pour rire) Armée de libération du peuple et qui procède à des enlèvements crapuleux paré de pseudo-motifs politiques, destinés à empocher de juteuses rançons. Le groupe aux méthodes sanguinaires est dirigé par un ancien soldat d’élite de la guerre du Vietnam auquel on a fait, pour l’occasion, la tête d’un sosie de Cohn-Bendit. C’est donc à ces monstres que Callahan va devoir régler leur compte.

Avec toutes ces variations scénaristiques destinées à brouiller les pistes et à opérer les sutures nécessaires, la matrice narrative demeure invariante : Callahan est le rebelle au service de l’ordre, là où l’ordre est défaillant – et l’on retrouve ici la thèse centrale du livre classique de Siegried Kracauer sur le cinéma nazi [2] : là où les institutions supposées garantir la continuité de l’ordre et la sécurité des citoyens sont en faillite, un rebelle courageux, solitaire et clairvoyant met son énergie, sa colère, son indignation et son expertise (il est expert en moyens violents) au service de la restauration de l’ordre. Il pourrait s’entendre avec les outlaws de tout poil (faux révolutionnaires, vigilantes, grands pervers…) sur le diagnostic qui statue sur la décadence de la caste censée représenter les citoyens et les défendre contre le chaos. Ces proximités sont souvent évoquées.

Mais sa ligne d’horizon, ce n’est ni l’anarchie, ni le chaos, ni le grand désordre dans lequel prospèrent tous les illégalismes et toutes les combines – c’est le rétablissement de l’ordre. Il est animé par une nostalgie forcenée du temps où prévalaient (ou étaient supposés prévaloir) la loi et l’ordre – cet âge d’or (mythique) perdu, comme celui de la grandeur américaine selon Trump. Alors il tire dans le tas, relançant sans relâche sa rébellion, sa rage et son hybris – sans pour autant nous donner le change : au bout du compte, nous ne perdons jamais de vue dans quel camp il joue – il est un petit soldat turbulent, un franc-tireur agité de l’ordre. Sa rébellion est une diversion perpétuelle, du même type que celles que Trump et sa bande, dans le plus pur style hitlérien, ne cessent de mettre en scène – la diversion, cela fait partie intégrante de toute stratégie fasciste et le plus navrant est bien que plus c’est gros, mieux ça marche (Hitler ou Trump sous leurs masques saisonniers de « pèlerins de la paix », par exemple).

Lire Dirty Harry et ses séquelles politiquement et à la lumière de notre présent sinistré est un exercice salubre et dont on n’a jamais fini d’épuiser les ressources. C’est Harry qui inspire directement la stratégie d’emploi de moyens de force disproportionnés dans l’affrontement d’un ennemi asymétrique (notoirement plus faible), stratégie théorisée et constamment mise en œuvre par les militaires israéliens (« doctrine Dahiya »), procédure destinée à assommer l’adversaire tout en le frappant de sidération – c’est ainsi, un exemple entre tant d’autres, que, dans The Enforcer, il élimine le chef des gaucho-terroristes au bazooka, plutôt qu’à l’arme de poing, provoquant au passage un superbe feu d’artifice. Cet usage néantisant de la violence porte la marque du fascisme et, à l’échelle historique, du crime de guerre, du crime contre l’humanité : le Blitz sur Londres, la destruction de Coventry, et leurs équivalents sur les villes allemandes et japonaises à la fin de la Seconde guerre mondiale. Il serait temps d’apprendre à repenser le proprium du fascisme à l’échelle des pratiques plutôt que des régimes politiques.

Un autre marqueur du proto- ou crypto-fascisme de Harry est sa solitude. Pas de vie privée, peu d’affections personnelles (mais de grosses et nombreuses inimitiés), si ce n’est, rarement, un bref mouvement de sympathie à l’endroit d’un€ collègue. Le justicier est seul contre tous et il se bat sur tous les fronts, les criminels, ses chefs pusillanimes et aveugles, les pontes de la politique, légalistes et veules, l’homme de la rue, voyeur assoiffé des faits divers sanglants et prompt à se défiler dès que sa collaboration est requise (« I don’t want to get involved ! ») ; et cette solitude, à nouveau ressemble à celle des héros (et martyrs) proto-fascistes que Kracauer repère dans les films de l’époque weimarienne et dans lesquels il discerne (rétrospectivement) les prémisses de l’ère nazie.

Harry est un rebelle au service de la restauration de l’ordre comme l’est le Hitlerjunge Quex (1933), à cette différence que l’inspecteur, lui, ne meurt pas, ne peut pas mourir assassiné par les bandits ou les terroristes – il faut bien que la prochaine sequel se monte, fût-ce avec un Eastwood vieillissant et toujours moins leste et bondissant dans les courses poursuites… La solitude du justicier cultivant l’écart d’avec les formes d’autorité légitimées est un composant de l’alchimie fasciste – la figure de l’Un-seul y occupe une place centrale, du visionnaire enfermé dans sa cellule et rédigeant Mein Kampf dans le plus rigoureux des isolements, au Führer omniscient et omnipotent. On remarquera d’ailleurs que dans tous ces films, Eastwood réalise un one-man-show, n’y apparaissant qu’entouré d’acteurs de second plan sans relief ni notoriété particuliers, peu susceptibles de lui voler la vedette.

De tout cela, la critique cinématographique et l’édition spécialisée françaises, dans leur immense majorité portées à célébrer sans relâche le génie et l’inventive longévité de Clint Eastwood (tant réalisateur qu’acteur) n’a jamais rien vu. Plus d’un demi-siècle durant, ce nostalgique obstiné et prolixe d’un monde où chacun restait à sa place, où l’autorité se tenait droit dans ses bottes et où l’Amérique tenait son rang, un monde qui n’a jamais existé que dans les fantasmagories de cette espèce blanche-là, a produit des images, des intrigues, des personnages qui dessinaient le portrait-robot de ce qui, au bout du compte, nous est tombé dessus avec Trump, l’appelant ardemment de ses vœux. Et maintenant que le portrait-robot est devenu réalité, il en faudrait manifestement davantage pour arracher les admirateurs inconditionnels d’Eastwood à leur coma critique ; à leur état de perpétuelle béatitude eastwoodienne – vraiment critique, elle, pour le coup…


Notes

[1] lara Gérard-Rodriguez, « L’intervention au Vénézuela viole les principes fondateurs de l’ordre légal international », Le Monde du 05/01/2026. Voir ici la première partie de l’article.

[2] Siefried Kracauer, De Caligari à Hitler, une histoire psycologique du cinéma allemand (1947), Klincksieck, 2019.

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