Iran–États-Unis : un match nul qui peut changer le monde

Avec la trêve inespérée négociée par le Pakistan et la Chine, l’Iran et les États-Unis s’acheminent vers un « match nul » dans un affrontement qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques. Mais, dans ce cas, match nul ne signifie pas que tout restera comme avant ; l’histoire du monde se trouve à un tournant crucial et ce résultat modifie pour toujours les équilibres.

Alors que tout semblait se diriger vers une issue encore plus tragique que celle observée au cours du dernier mois et demi, la nouvelle tant attendue, et pourtant inattendue, est arrivée : les États-Unis et l’Iran ont accepté une trêve de quinze jours durant laquelle ils s’engagent à trouver une solution définitive au conflit en cours.

L’accord, qui pourrait avoir une portée historique, a vu le Pakistan jouer un rôle de médiateur décisif ; selon certaines sources, la Chine serait également intervenue dans la phase finale, poussant même les factions les plus radicales de l’élite iranienne à accepter les termes de l’accord.

On ne sait pas exactement ce que contient cet accord, puisque les deux parties parlent d’une victoire historique et totale sur l’adversaire. Selon des sources iraniennes, Trump aurait accepté les dix points proposés par Téhéran ; en réalité, il semble évident qu’il a simplement accepté d’en discuter durant ces quinze jours de cessez-le-feu. Ce qui est très différent.

Les points les plus difficiles à accepter pour Washington dans ce « décalogue » de Téhéran sont certainement :


(1) Le maintien du contrôle iranien sur le détroit d’Ormuz,


(2) l’acceptation par Washington de l’enrichissement de l’uranium iranien,


(3) le paiement d’une indemnisation à l’Iran par les États-Unis,


(4) le retrait des troupes américaines de la région.

Si ces points étaient réellement acceptés par Washington, il ne serait pas exagéré de parler de la plus grande défaite subie par les États-Unis dans leur histoire — une défaite d’une portée historique comparable, pour l’ensemble du monde occidental, à celle qu’a représentée la chute du mur de Berlin pour l’Empire soviétique.

Il faut aussi dire que cette « étrange trêve » semble confirmer une intuition puissante du philosophe français René Girard : la guerre n’est plus — comme le pensait von Clausewitz (mais aussi Marx et Mao, pourrait-on ajouter) — la continuation de la politique par d’autres moyens, c’est-à-dire un instrument permettant à la politique de donner un nouvel ordre au monde. Selon Girard, la politique a perdu sa fonction d’ordonnancement, et la guerre peut désormais libérer une force absolue et annihilatrice rendue possible par la technologie : la capacité de destruction totale, à la fois de l’autre et de soi-même.

Ce n’est pas un hasard si, ces derniers jours, de nombreux experts ont évoqué l’hypothèse de l’utilisation d’armes nucléaires par les États-Unis au Moyen-Orient. Il semble que tous les acteurs aient compris — consciemment ou intuitivement — que ce conflit devenait trop dangereux et surtout dépourvu d’issue rationnelle, et qu’ils aient donc décidé de s’arrêter pour éviter l’autodestruction.

Quant à l’issue finale, elle sera probablement un compromis, dans lequel les « ingénieurs du marketing » de chaque camp tenteront de construire un récit donnant à leurs opinions publiques respectives le sentiment d’une victoire.

L’élément le plus risqué dans cette situation extrêmement complexe est toutefois, à mon avis, ce troisième acteur gênant qui, pour l’instant, s’est aligné sur la trêve mais pourrait tout faire échouer au moment décisif : Benjamin Netanyahu. Le Premier ministre israélien pousse à la poursuite du conflit, à la fois parce qu’il risque la prison s’il perd le pouvoir et les prochaines élections, et parce qu’il est profondément convaincu que l’Iran représente une menace existentielle pour Israël.

Cet enchevêtrement d’intérêts personnels et de convictions politiques pourrait le pousser à multiplier les provocations — voire des opérations sous faux drapeau — afin de faire échouer les négociations. Par ailleurs, il ne faut pas exclure un nouveau revirement des États-Unis, qui reviendraient sur leurs engagements (ce serait la troisième fois en un an avec l’Iran) : dans la guerre, le mensonge et la tromperie sont des armes comme les autres depuis l’époque du siège de Troie.

Mais même si les choses se déroulent favorablement, comme nous l’espérons tous, ce « match nul » entre les États-Unis et l’Iran ne laissera pas le paysage géopolitique inchangé. Il le bouleversera profondément dans tous les cas.

En particulier, n’oublions pas que l’administration Trump dispose désormais d’un casus belli pour quitter l’OTAN, considérée (non sans raison) comme une organisation extrêmement coûteuse pour une région du monde — l’Europe — qui n’est plus stratégique. Par « casus belli », j’entends notamment le refus de nombreux pays membres de l’OTAN de soutenir l’effort de guerre américain : tous ont refusé d’envoyer des forces navales pour rouvrir le détroit d’Ormuz, certains (comme l’Espagne) ont refusé l’usage de leurs bases, et la France a même refusé l’accès à son espace aérien aux avions américains se dirigeant vers le Moyen-Orient.

De plus, la France a adopté des positions proches de celles de la Russie et de la Chine concernant l’impossibilité de rouvrir le détroit d’Ormuz par la force militaire. Cette division politique interne évidente pourrait conduire à l’implosion de l’OTAN, tant elle est profonde et manifeste.

L’autre grande conséquence de ce « match nul » est que l’Iran ne s’est pas effondré face aux frappes américaines et israéliennes, mais a au contraire riposté efficacement, infligeant des dommages visibles à ses adversaires. Cela suffit à élever Téhéran au rang de première puissance du Moyen-Orient.

Par conséquent, ses alliés — la Chine et la Russie — verront leur influence croître dans cette région clé pour l’équilibre des puissances mondiales. Dans le même temps, les pétromonarchies traditionnellement pro-occidentales, fondées sur le système du pétrodollar — pilier du pouvoir américain — sortent affaiblies.

Étant donné que les Iraniens ont largement détruit les bases américaines au Moyen-Orient, il n’est pas exclu que les monarchies du Golfe réduisent la présence américaine sur leur territoire, jugée inefficace pour défendre leurs intérêts. Dès lors, on peut également envisager qu’elles acceptent progressivement d’autres devises pour leurs transactions pétrolières, ce qui marquerait le déclin du dollar — un changement historique désormais envisageable.

Il sera temps d’analyser les scénarios et de vérifier les hypothèses, mais une chose est certaine : nous sommes, dans tous les cas, à l’aube d’un nouveau monde.

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