L'intifada mondiale

Les empires ne s'effondrent pas parce qu'ils sont envahis ; ils sont envahis parce qu'ils s'effondrent.

C'est une vieille superstition, propagée par des médias mercenaires, que les empires s'effondrent sous l'effet d'une invasion extérieure. « Rome est tombée à cause des invasions barbares », répètent les manuels d'histoire, comme si une poignée de tribus germaniques aurait pu venir à bout de la machine de guerre qui avait écrasé Carthage et même Attila lui-même sur le territoire de l'actuelle France.

Les empires ne s'effondrent pas parce qu'ils sont envahis ; ils sont envahis parce qu'ils s'effondrent. Si la Chine venait à établir une base militaire aux États-Unis, ce serait parce que cette société aurait accepté avec ferveur non seulement 800 bases dans d'autres pays, mais aussi à cause d'un suicide collectif : inégalités criantes, exploitation des travailleurs (nationaux et étrangers), diabolisation des syndicats, marginalisation des dépossédés, haine raciale, religieuse et de classe, divisions semées par les seigneurs féodaux… Le terreau fertile d'une guerre ou d'un conflit civil de grande ampleur. Tant que perdure la prospérité de ce vampirisme impérial, le fanatisme patriotique masque la colonisation intérieure. Puis arrivent les démagogues, vendant nostalgie et haine à des citoyens frustrés, non pour retarder la chute, mais pour l'accélérer.

Comment une telle absurdité est-elle possible ? À cause de la concentration du pouvoir, accélérée par la loi des intérêts composés : les mafias juridiques des sectes et des lobbies. La résistance réside dans la même chose : dans l’unité du peuple.

Vers 1830, alors que sa marine dominait les mers et que Manchester inondait la moitié de la planète de coton, la Grande-Bretagne produisait environ 5 % de la richesse mondiale. La Chine, quant à elle, en produisait encore 30 %. Une île à l'économie six fois plus petite imposait l'opium, des « accords de libre-échange » et un prosélytisme qui fit 30 millions de morts au sein de la plus grande civilisation de son temps.

Ce n'était pas le PIB, cette obsession des économistes modernes, mais la capacité de concentration. Londres concentrait les capitaux, les flottes, les compagnies commerciales et, surtout, un sentiment d'appartenance. La Chine était riche, certes, mais sa richesse était dispersée, son État affaibli, sa cour divisée. Lorsque les canons civilisateurs arrivèrent, le géant était déjà blessé de l'intérieur. La révolte chrétienne des Taiping allait alors faire plus de victimes chinoises que les guerres de l'opium réunies.

La richesse suit les empires, mais les empires s'élèvent grâce à une centralisation fanatique. Le premier à se fragmenter s'effondre. Le débat devrait porter sur le type d'union : l'union qu'Hitler a réalisée en Allemagne, ou celle que les Iroquois ont forgée avec leur démocratie radicale, qui a perduré pendant des siècles sous le nom de Grande Loi de la Paix ?

Le pouvoir n'a jamais résidé dans les individus, malgré la mythologie que le libéralisme a construite autour de l' entrepreneur et du dogme selon lequel « mon égoïsme est bénéfique aux autres ». Il résidait dans les organisations : groupes de pression, sectes, entreprises, syndicats, églises, partis politiques. Mille personnes unies par une même conviction valent plus qu'un million d'individus dispersés.

Pour mobiliser une société, ni les salaires ni les arguments ne suffisent. La foi est essentielle. Les Puritains, qui se considéraient comme le peuple élu, les colons de la Destinée manifeste, les missionnaires qui accompagnaient les négriers avec la Bible sous le bras – tous l'ont démontré. Et n'oublions pas les sionistes.

Rien n'est plus puissant que la folie partagée. Quand le fanatique triomphe, tout génocide devient civilisation . Le pillage devient libre marché . Les attaques sont de la légitime défense . La Grande-Bretagne n'a pas imposé l'opium : elle a ouvert les marchés . Les États-Unis n'ont pas envahi : ils ont libéré . Israël ne massacre pas d'enfants : il se défend . Le récit n'est pas un ornement du pouvoir ; c'est l'une de ses armes les plus efficaces, car il convainc même ses propres victimes.

Mais la foi qui unit dans les périodes de prospérité divise dans les périodes de déclin. Lorsque la promesse de prospérité cesse d'être tenue, le fanatisme se replie sur soi et les groupes sociaux commencent à se percevoir comme des ennemis. C'est ce à quoi nous assistons aux États-Unis. Le dollar, privilège exorbitant de Washington pendant quatre-vingts ans, perd du terrain dans les réserves des banques centrales.

L'or, ancien symbole de méfiance, atteint des sommets. La dette dépasse les 37 000 milliards de dollars et ses intérêts coûtent désormais plus cher que le budget du Pentagone. La moitié du pays perçoit l'autre moitié comme une menace existentielle. Milices, murs, méfiance envers les élections et le système judiciaire : ce ne sont pas des symptômes isolés. C'est la dissolution de cette union née pour masquer ses profondes divisions (étatiques, raciales, de classe) et qui a fonctionné tant que cette fiction a rapporté d'énormes profits – à l'instar de l'esclavage.

Washington a besoin d'un nouvel ennemi étranger pour poursuivre ses privatisations et sa socialisation de la dette. C'est au tour de la Chine, puis de l'Iran… Mais ni l'Iran ni la Chine ne songent à envahir les États-Unis. Ils se contentent d'attendre : si votre ennemi fait une erreur, ne l'interrompez pas.

Pendant ce temps, la nouvelle république bananière de l'Europe se militarise à la demande de Washington. Pour ce faire, elle doit démanteler ses institutions socialistes. Comme en Argentine, chaque fois qu'une benne à ordures brûle ou qu'une vitrine est brisée dans les rues de France, les médias mercenaires s'emparent de la violence. Ils parlent de vandalisme, de radicaux, d'une menace pour l'ordre démocratique. Ils ne s'en étonnent jamais lorsqu'un gouvernement supprime des droits des travailleurs acquis pendant plus d'un siècle ; lorsqu'une réforme décidée dans des bureaux lointains contraint des millions de personnes à travailler plus longtemps pour un salaire moindre ; lorsque la valeur produite par les travailleurs est transférée à des actionnaires VIP ( fonds spéculatifs ) et à des créanciers ; ou lorsque leurs pensions sont investies dans l'industrie de la mort. Cette violence ne brise pas de vitrines. Elle brise des vies ; c'est ce qu'ils appellent la « démocratie libérale », la supercherie magistrale du capitalisme .

Ces dernières années, les empires occidentaux ont bombardé, envahi et financé des massacres qui ont fait des millions de morts, de l'Irak à la Libye, du Sahel à la Palestine. Combien de responsables ont été traduits en justice ? Aucun. Ceux-là mêmes qui réclament l'ordre dans les rues de Paris ont décrété le chaos, l'esclavage (aujourd'hui en Libye et au Congo), la famine et la mort dans des dizaines de pays. L'impunité n'est pas un défaut du système ; elle en est la raison d'être .

En comparaison, la violence des protestations populaires est minime. Elle est la réponse de ceux qui ont épuisé les voies électorales, les revendications de justice et les marches contre les guerres et génocides sans fin. L'histoire le confirme avec une régularité irréfutable : aucun droit n'a jamais été octroyé par la générosité des puissants. Tous leur ont été arrachés par la pression et, parfois, par la violence des plus démunis.

Tandis que le centre se fragmente, la périphérie tire la leçon que les empires oublient. Des peuples dispersés, humiliés par la force organisée d'une minorité, commencent à se reconnaître dans une cause commune. Aujourd'hui, Gaza en est le catalyseur. Nous sommes au bord d'une intifada mondiale. Les élites dirigeantes investissent des fortunes dans la répression, la propagande et les élections pour la retarder. Elles pourront la repousser de quelques années. Elles ne pourront pas l'empêcher. La poudrière continuera de s'assécher, et une étincelle suffira à tout faire basculer.

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