Un nom imposé de l'extérieur
Chaque 12 octobre, l'histoire se transforme à nouveau en champ de bataille. Cette année, les deux événements se sont déroulés à quelques jours d'intervalle et à quelques milliers de kilomètres de distance. D'un côté, la Maison Blanche, où, le 9 octobre , Donald Trump a rendu hommage à Christophe Colomb devant une statue de marbre reconstituée à partir de fragments du monument de Baltimore tombé dans le port en 2020, et a signé une proclamation reliant le voyage de 1492 à la Déclaration d'indépendance de 1776 et promettant que l'héritage de l'explorateur ne serait pas effacé par des « extrémistes radicaux ». De l'autre côté, des organisations autochtones qui, depuis plus de trente ans, rejettent jusqu'au nom du continent, l'appelant Abya Yala.
Le différend concernant le nom du continent est un différend concernant la souveraineté, et le fait qu'il resurgisse avec une telle intensité en 2026 – alors que Washington redéfinit ses relations avec l'hémisphère occidental de manière ouvertement hégémonique – n'est pas une simple coïncidence du calendrier.
Le nom « Amérique » trouve son origine dans un atelier de cartographie des Vosges. En 1507, à Saint-Dié, Martin Waldseemüller imprima une grande carte murale du monde accompagnée d'un bref traité, proposant de nommer cette nouvelle quatrième partie du monde en l'honneur d'Amerigo Vespucci, le navigateur florentin qui avait soutenu que ces terres n'étaient pas l'Asie. Sur la carte, le nom apparaît dans la partie sud du continent. En quelques décennies, il finit par désigner l'ensemble du continent. Aucun des peuples qui y vivaient ne fut consulté.
En 1958, l'historien mexicain Edmundo O'Gorman développa une thèse sur ce sujet qui conserve toute sa pertinence aujourd'hui : l'Amérique n'a pas été découverte, elle a été inventée . Non pas au sens trivial où elle n'existait pas auparavant, mais au sens où l'Europe a construit une nouvelle entité géographique et conceptuelle, l'inscrivant dans sa propre vision du monde et lui assignant un rôle dans son histoire universelle. Le nom fut le premier acte de cette construction. Avant d'être conquis par la force des armes, le continent fut conquis sur le papier.
Il existe aussi une seconde appropriation, moins évoquée en Europe et profondément ressentie au sud du Rio Grande. Dans le langage courant, « Amérique » désigne les États-Unis. Ce glissement n’est pas qu’une simple question de vocabulaire. Le 2 décembre 1823, James Monroe déclarait au Congrès que le continent américain ne devait plus être considéré comme ouvert à la colonisation européenne : la formule « L’Amérique aux Américains » contenait déjà, en germe, l’idée que les Américains par excellence étaient ceux de Washington. Deux siècles plus tard, cette même logique a engendré des pressions concernant le canal de Panama en 2025 et l’intervention militaire au Venezuela en janvier 2026. Lorsqu’un mouvement autochtone proclame « Abya Yala », il conteste ainsi deux appellations à la fois : celle imposée par l’Europe et celle annexée par les États-Unis.
Le nomos de la découverte
Pour comprendre pourquoi le mot « découverte » n’est pas neutre, il faut se tourner vers le droit. Carl Schmitt, dans un ouvrage de 1950 qui demeure un texte fondateur de la géopolitique juridique, soutient que 1492 a inauguré le premier nomos global de la Terre : une organisation de l’espace fondée sur la conquête des terres. Les puissances européennes se reconnaissaient mutuellement comme sujets de droit et traitaient le Nouveau Monde comme un espace libre, disponible pour l’occupation. La bulle papale Inter caetera de 1493 et le traité de Tordesillas de 1494 traçaient une ligne d’un pôle à l’autre, divisant la planète entre la Castille et le Portugal. Les habitants de ces terres n’ont pas participé à ce partage : ils en étaient les objets.
Schmitt décrit cet ordre avec l'admiration d'un juriste pour une construction juridique efficace, et son analyse doit être lue en tenant compte de cette perspective. Mais le mécanisme qu'il identifie est bien réel et a une longue histoire institutionnelle. En 1823, la même année que la doctrine Monroe, la Cour suprême des États-Unis a rendu sa décision dans l'affaire Johnson contre M'Intosh : le juge Marshall a statué que la « découverte » conférait la souveraineté sur le territoire à la puissance européenne – puis aux États-Unis, son successeur – ne laissant aux peuples autochtones qu'un simple droit d'occupation. La doctrine de la découverte est restée ancrée dans la jurisprudence américaine jusqu'à nos jours. Ce n'est qu'en mars 2023 que deux départements du Vatican ont publié une déclaration commune prenant formellement leurs distances avec elle, reconnaissant que des bulles papales du XVe siècle avaient été utilisées pour justifier l'expropriation des peuples autochtones.
Le coût humain de ce système se mesure en chiffres qui restent incertains, bien que leur ordre de grandeur soit connu. Une étude publiée en 2019 dans *Quaternary Science Reviews* estimait qu'entre 1492 et 1600, la population des Amériques a chuté d'environ 90 %, sous l'effet conjugué des épidémies, des guerres, du travail forcé et de la désintégration sociale ; le reboisement des terres abandonnées fut si massif qu'il laissa une trace dans la concentration de dioxyde de carbone atmosphérique. Tzvetan Todorov, dans son ouvrage * La Conquête de l'Amérique* , évoquait déjà le plus grand génocide de l'histoire de l'humanité, s'interrogeant sur la compatibilité de la connaissance de l'autre avec sa destruction. La « découverte », en d'autres termes, fut aussi la disparition de la plupart de ceux qui vivaient là.
Que signifie Abya Yala ?
Abya Yala provient de la langue des Gunas, peuple qui habite la côte caraïbe du Panama et certaines régions de Colombie. Sous sa forme « Abiayala », ce nom se traduit généralement par « terre en pleine maturité » ; d'autres traductions, telles que « terre vivante » ou « terre de sang vital », sont également utilisées. Le passage d'un toponyme local à un nom continental est récent. Selon les sources les plus courantes, c'est le leader aymara bolivien Takir Mamani qui a proposé que les peuples autochtones adoptent ce nom dans leurs documents, en remplacement de celui des colonisateurs. Cette proposition a émergé lors de la vague de protestations qui a accompagné le 500e anniversaire en 1992, lorsque des contre-célébrations marquant « 500 ans de résistance » se sont opposées aux commémorations officielles. Dans les années 2000, les sommets des peuples autochtones du continent l'ont définitivement intégré à leur dénomination.
Le choix des Guna n'est pas fortuit. Ce peuple, qui s'est soulevé en 1925 contre l'État panaméen, a finalement obtenu une comarque autonome – aujourd'hui connue sous le nom de Guna Yala – dotée de ses propres institutions et exerçant un contrôle effectif sur son territoire : l'un des exemples les plus réussis d'autonomie autochtone sur le continent. Reprendre leur nom, c'est choisir comme emblème une expérience concrète de souveraineté territoriale, et non une simple nostalgie.
Il convient de noter qu’Abya Yala ne gomme pas la pluralité des appellations locales : Anáhuac pour le monde nahua du centre du Mexique, Tawantinsuyu pour l’organisation politique et territoriale des Incas, et Pindorama pour les terres tupi du Brésil actuel. Chacun de ces noms exprime une cosmologie spatiale différente. Abya Yala fonctionne comme un terrain d’entente, une sorte de nom fédérateur qui ne remplace pas les appellations spécifiques. Ce détail est important, car il indique que le projet ne vise pas à inventer une identité indigène unique et symétrique, calquée sur l’identité « américaine », mais plutôt à coordonner les actions de divers acteurs.
La cartographie comme acte de souveraineté
D'un point de vue géopolitique, nommer est la première forme de possession. Les États qui rebaptisent les golfes et les mers, contestent les toponymes sur les cartes officielles et imposent des translittérations dans les institutions internationales l'ont bien compris. L'année 2025 en a fourni un exemple frappant avec le changement de nom du golfe du Mexique par les États-Unis. Dans ce contexte, Abya Yala est un contre-toponyme : un nom qui ne cherche pas à figurer dans les atlas scolaires, mais plutôt à arracher aux puissances hégémoniques le monopole de la description de l'espace.
L’école décoloniale latino-américaine a donné à cette intuition une forme théorique précise. Aníbal Quijano a nommé la structure qui survit à la fin du colonialisme formel « la colonialité du pouvoir » : une hiérarchie de peuples, de savoirs et de territoires qui continue d’organiser la division internationale du travail et la production du savoir. Walter Mignolo a montré que l’appellation « Amérique latine » elle-même est née au XIXe siècle dans les milieux français et créoles, avec des fonctions politiques spécifiques. L’année 1492 marque non seulement le début de la conquête des Amériques, mais aussi la naissance du système-monde d’abord centré sur l’Europe, puis sur l’Atlantique. Remettre en question la dénomination du continent revient donc à remettre en question la date de fondation de l’ordre unipolaire, à en remonter à ses origines mêmes.
Ici, la question rejoint le débat sur le multipolarisme. Un ordre multipolaire ne se résume pas à une simple répartition différente du pouvoir entre grandes puissances. Il implique la reconnaissance de l'existence de multiples civilisations, chacune avec ses propres conceptions de l'espace, du droit et du rapport à la terre. Les Constitutions de 2008 de l'Équateur et de 2009 de la Bolivie ont traduit certains de ces concepts en droit positif : la première en reconnaissant les droits inhérents à la nature, la Pacha Mama, et la seconde en réaffirmant le caractère plurinational de l'État. Ces expériences, bien qu'imparfaites, constituent la tentative la plus sérieuse, dans l'hémisphère, de construire une forme d'État qui ne soit pas entièrement calquée sur le modèle européen.
Colomb, l'Italie et deux politiques identitaires
Pour le lecteur italien, l'histoire prend une autre dimension. Le Columbus Day n'a pas été instauré comme une célébration de la conquête. En 1892, la proclamation du président Benjamin Harrison intervint un an après le lynchage de La Nouvelle-Orléans, au cours duquel onze Italiens furent tués par une foule : cette commémoration visait également à offrir à la communauté italo-américaine – alors victime de discrimination – un héros fondateur auquel s'identifier. Colomb devint ainsi un instrument d'intégration pour une minorité que les Anglo-Saxons considéraient comme étant simplement blanche.
Aujourd'hui, cette histoire est instrumentalisée dans un tout autre combat. Lorsque Biden a proclamé la Journée des peuples autochtones en 2021, et lorsque Trump en a fait l'objet de sa propre « restauration colombienne », ce sont deux politiques identitaires au sein de la société américaine qui s'affrontent, chacune utilisant l'année 1492 comme ressource symbolique. Les Italo-Américains se retrouvent ainsi instrumentalisés dans une opération qui concerne avant tout la définition de la nation américaine et ses relations avec le reste du continent.
L’Italie et l’Europe peuvent éviter ce dilemme. Se souvenir de Christophe Colomb comme navigateur, figure emblématique de la culture méditerranéenne et génoise, et homme de son temps, n’oblige pas à adhérer au nomos de la découverte ni à la doctrine juridique qui en découle. On peut honorer le navigateur tout en rejetant toute revendication de propriété. C’est précisément de l’Europe qu’un geste de maturité historique pourrait émerger, semblable à celui accompli par le Saint-Siège en 2023 : distinguer la mémoire de la personne de la légitimation d’un ordre spatial qui a engendré expropriation et mort à l’échelle continentale.
Le 12 octobre 2026 a révélé deux manières opposées d'appréhender cette même date. Washington a instrumentalisé Christophe Colomb pour réaffirmer un récit fondateur de la nation qui, en matière de politique étrangère, se traduit par une revendication renouvelée de tutelle sur l'hémisphère. Les mouvements autochtones, quant à eux, ont utilisé Abya Yala pour rappeler que cet hémisphère possédait des noms, des systèmes politiques et une souveraineté avant 1492 – et qu'il en conserve encore certains aujourd'hui.
Il n'y a aucune symétrie entre les deux positions. L'une dispose de porte-avions, de sanctions et de tribunaux ; l'autre d'un mot et de territoires à défendre un à un. Or, l'histoire des cartes nous apprend que les noms ont une longue vie, plus longue que les empires qui les ont imposés. « Amérique » est apparu sur une carte imprimée dans une petite ville des Vosges et a fini par désigner la moitié de la planète.
Nul ne peut dire aujourd'hui quel sort attend Abya Yala, mais le simple fait que des millions de personnes refusent d'appeler leur terre par un autre nom en dit déjà long sur la crise de l'ordre que ce nom avait instauré.